Accueil | Entretien par Pierre Jacquemain | 4 décembre 2019

Michèle Riot-Sarcey : « Avec le néolibéralisme, liberté veut dire s’exploiter soi-même »

Ce mercredi 4 décembre, Regards publie un appel d’intellectuels dans Le Monde en soutien à ceux et celles qui luttent. Ils sont plus de 180 à avoir signé cet appel parmi lesquels l’historienne Michèle Riot-Sarcey. Elle est l’invitée de #LaMidinale.

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VERBATIM

 

 Sur la révolution 
« Tout mouvement social, quel qu’il soit, est toujours inattendu. L’histoire ne se renouvelle jamais. »
« Il y a aujourd’hui un mouvement extrêmement important avec une population qui est favorable aux grévistes. »
« Il va y avoir une diminution incontestable des retraites mais pas seulement : il y a aussi eu des offensives contre les services publics, les hôpitaux, la SNCF (…). Il y a une accumulation des revendications qui se rassemblent autour de la question des retraites et de cette réforme qui reste ambiguë et pas explicite du tout. »

 Sur l’appel des intellectuels (LeMonde/Regards) en soutien aux grévistes 
« Les intellectuels aujourd’hui sont dispersés et disséminés un peu partout. »
« Les intellectuels ont assez largement quitté les rangs de l’université. »
« Être partie prenante du mouvement signifie que nous sommes réellement engagés auprès de ceux qui contestent les méfaits de cette pseudo-réforme. »
« Ce qui a changé depuis 1995, c’est que les intellectuels ne sont plus confinés dans le travail, dans la profession de penser ou de spécialistes de leurs disciplines. Ils sont un petit peu ailleurs. »

 Sur les gilets jaunes 
« Les intellectuels n’ont pas suivi de près ce qu’il se passait avec les gilets jaunes (…) : ils ont oublié, pour l’essentiel, d’écouter ce qu’il se dit. »
« Il y a eu des propos novateurs, inventifs puisqu’une partie des gilets jaunes a participé à l’apprentissage d’une véritable démocratie. »
« Il y a un changement, une transition, une rupture : les acteurs qui font l’histoire, qui sont parties prenantes du mouvement de l’histoire, sont en train de devenir sujets de leur propre histoire. »
« Parmi les gilets jaunes, il y a ce qu’il est convenu d’appeler des intellectuels. »

 Sur la nostalgie des révolutions passées 
« Personne, à ma connaissance, n’essaie de renouveler ce qu’il s’est passé. Je sais, en tant qu’historienne, que l’histoire ne se renouvelle jamais. »
« Il y a des résurgences, des références à un passé inaccompli, quelque chose qui aurait pu advenir en 1848 ou pendant la Commune ou même pendant la révolution de 1789. Et il s’agit là de révolutions qui n’ont pas abouti aux promesses des Lumières, c’est-à-dire que chacun soit en capacité d’être libre à condition qu’il entame lui-même ce processus. »
« Cette référence au passé n’a rien à voir avec l’imitation ou un renouvellement d’un passé qui est largement dépassé. Comme tous les soulèvements, ceux-ci inventent, renouvellent considérablement, y compris les modes d’action. »
« La démocratie vraie est en cours d’apprentissage du Chili, en Algérie et dans les gilets jaunes. »

 Sur la répression 
« Ce ne sont pas les révoltes au Brésil et ailleurs qui ont donné Trump ou Bolsonaro, c’est la répression. »
« Les outils répressifs des gouvernements - quels qu’ils soient - sont particulièrement sophistiqués. Le progrès techniques l’a toujours emporté sur le progrès humain et nous en avons une démonstration particulièrement cinglante et saignante - y compris en France, la répression des manifestations a été terrifiante et inédite. »
« Il faut essayer de mettre un rapport de force suffisamment important pour qu’il puisse contrer une répression éventuelle. »
« Nous devons réellement réinventer une démocratie réelle puisque l’émancipation a été oubliée pendant un certain temps - notamment au XXème siècle - au profit d’une prise du pouvoir d’Etat. Cette émancipation, il faut la rétablir dans son origine : il faut que les individus puissent s’émanciper eux-mêmes. »
« Il y a tout un réapprentissage de deux siècles de délégation de pouvoir et ça, ça va être difficile à mener. »
« Il y a de l’inquiétude à avoir : à aucun moment dans l’histoire récente, la répression a été aussi sévère et brutale. »

 Sur l’alternative politique  
« Qu’est-ce que ça veut dire une alternative politique dans les cadres des dispositifs du néolibéralisme ? Que veut dire une alternative politique dans le cadre d’une démocratie pseudo-représentative ? »
« À l’heure actuelle, ceux qui sont sensés être des représentants sont des privilégiés du pouvoir et cette représentation se limite à une poignée d’individus. »
« Cette alternative n’existe pas dans les cadres du système actuel. Il faut donc réinventer une alternative réelle en essayant de prolonger les théories critiques, de Marx à Bakounine, pour imaginer un réapprentissage de la démocratie réelle - celle esquissée pendant la Révolution française, dans les associations, dans les révolutions - notamment celle de 1848 - où on a imaginé une véritable démocratie c’est-à-dire une République démocratique et sociale. »
« La totalité de ceux qui luttent à l’heure actuelle doivent reprendre en main leurs propres affaires et puissent par un contrôle, dans un premier temps, des pouvoirs en place, avoir une position pour imaginer un autre monde possible. Ce processus en transition s’appelle l’utopie : à la fois une critique du réel et, au-delà, imaginer une autre société. »
« Nous n’avons plus le choix, d’autant qu’avec la crise climatique, il va y avoir obligatoirement une réduction drastique de la consommation d’énergie et donc une réduction de la production. Nous allons vers la décroissance. Si tout ce processus n’est pas pensé avec tous ceux qui sont parties prenantes de l’activité au sens large du terme, il n’y aucune possibilité d’imaginer une autre alternative. »
« Le chemin va être très long. L’apprentissage de la liberté, c’est toujours en devenir. »

 Sur politiques et intellectuels 
« Je ne sais pas si les politiques ont cessé de penser mais il semble que penser devient un vilain mot. »
« Tout est lié au néolibéralisme qui a travesti les mots de telle manière qu’aujourd’hui liberté veut dire s’exploiter soi-même. »
« Le chemin à parcourir passe aussi par une critique du langage, par une réappropriation de l’origine émancipatrice des principes libérateurs. Il faut remettre au gout du jour : liberté, égalité, fraternité. »
« Il vaut sauver le mot “gauche” au détriment des avant-gardes. »

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