Accueil | Entretien par Pierre Jacquemain | 25 janvier 2019

Nicolas Duvoux : « La conscience de classe s’est effacée au profit d’autres manières de se représenter le monde social »

Qui sont les classes populaires ? Nicolas Duvoux, sociologue, a co-dirigé avec Cédric Lomba "Où va la France populaire" (Edition des PUF). Il est l’invité de #LaMidinale.

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VERBATIM

 

Sur les classes populaires

« Les classes populaires, on en parle au pluriel pour bien désigner un continuum, un ensemble de populations qui vont des parties les plus paupérisées ou précarisées de la population française - qu’on appelle de manière très péjorative les "assistés", les titulaires des minimas sociaux - jusqu’à des catégories d’ouvriers, d’employés (…) jusqu’aux segments les plus stables, les plus proches en termes de pratiques culturelles ou de modes de vie, qu’on appelle les classes moyennes. »
« Le point commun c’est d’avoir une condition subalterne. »
« Ce qui fait le propre des catégories populaires, c’est une situation de domination socio-économique et des éléments de séparation culturelle c’est à dire de séparation des normes de consommation dominantes, des normes du rapport dominant à l’école. »

Sur la distinction avec les classes moyennes

« C’est une question complexe parce qu’il n’y a pas de consensus parmi la corporation sur les délimitations de ces notions [classe moyenne/classe populaire]. »
« Le grand clivage qui reste fondamental dans notre société c’est le clivage entre ceux qui, dans le monde du travail donnent des ordres, et ceux qui les appliquent, les exécutants. »
« Parler en terme de classe n’est pas neutre, c’est un vocabulaire chargé depuis Marx et l’histoire des sciences sociales et de nos sociétés. »
« Il faut prendre les modes de vie dans leur intégralité : rapport au lieu de résidence, rapport à la famille, rapport à l’école et aux pratiques culturelles et ne pas s’intéresser seulement aux revenus. »

Sur la conscience de classe

« Avec Cédric Lomba, nous mettons l’accent sur les formes de différenciation : on ne peut pas parler d’une conscience de classe. »
« Un des éléments d’évolution les plus importants c’est que notre société reste profondément structurée autour des différences de classes, objectives. Par contre la conscience de classe s’est en partie dissipée, effacée au profit d’autres manières de se représenter le monde social. »
« Les auteurs et collègues qui ont contribué à l’ouvrage insistent beaucoup sur les formes de différenciation. »

Sur les gilets jaunes

« Nous sommes volontairement très prudents. Ce livre a été écrit avant [le mouvement des gilets jaunes] avec des collègues qui ont passé des années sur le terrain. On ne plaque pas de diagnostic sur le mouvement des gilets jaunes.
« L’un des éléments centraux dans l’analyse des classes populaires c’était la vision que ces classes populaires ont une conscience sociale dite triangulaire. »
« Les classes populaires ne regardent plus comme auparavant seulement vers le haut, en s’opposant aux patrons, aux élites, mais elles regardent en même temps vers le bas en se tournant contre des franges plus précarisées, qui sont souvent amalgamées autour de la figure native de l’assistanat ou de l’immigré. »
« Un des éléments très forts qu’on voit dans ce mouvement, c’est ce que Florence Weber appelle l’ethos égalitaire, prégnant dans ces catégories populaires, et qui ressort. »

Sur la déstabilisation des stables

« Dans les années 90/2000, on analysait la situation sociale de la France en terme de crise. Le petit déplacement qu’on opère dans la représentation de notre société c’est de dire qu’on a des groupes qui sont installés de manière pérenne dans des situations de fortes contraintes. »
« Dans l’ouvrage, c’est Ana Perrin-Heredia qui étudie de manière très précise les budgets des ménages et qui regarde comment ils font des arbitrages à quelques euros près, chaque mois. »
« Ce qu’elle montre [Ana Perrin-Heredia] et qui est très important dans son étude extrêmement fouillée, c’est que les ménages, même s’ils ont des revenus très proches, ont des rapports à leurs propres trajectoires et des possibilités de stabilisation, qui sont extrêmement différents. »
« Elle montre aussi qu’il n’y a pas seulement que le niveau des revenus. Elle montre la stabilité des revenus : quand on peut avoir une vision de sa trajectoire, au moins stable sinon ascendante, on peut s’organiser et anticiper, ce qui n’est pas le cas quand il y a une instabilité des revenus. »
« Aujourd’hui on résonne beaucoup sur la question des inégalités, c’est très important - et analyser les classes populaires c’est avoir une réflexion sur les inégalités - mais il y a une autre dimension qui est un petit peu différente, c’est celle de l’insécurité, l’incapacité d’organiser sa vie autrement qu’au jour la journée. »

Sur les inégalités territoriales

« Pierre Gilbert se prononce de manière assez critique sur les politiques de mixité, avec la mixité sociale à travers la rénovation urbaine. »
« Ce qu’il dit c’est qu’en voulant créer de la mixité par des politiques qui vont d’abord s’adresser à la rénovation des lieux d’habitats des catégories populaires, en cherchant à les améliorer ou à les promouvoir, on va en fait opérer des distinctions entre les membres du groupe, les fractions du groupe. »

Sur les pratiques de consommation de la télévision par les classes populaires

« Ce que montre Olivier Masclet, c’est qu’une partie des classes plus favorisées s’est dépris de la télévision au profit d’autres médias, d’une diversification des sources d’informations. »
« Il montre aussi la centralisé de la télévision dans les univers populaires. La télévision, c’est ce qu’il appelle l’invité permanent dans les foyers. »
« La télévision est un révélateur, un miroir des rapports à la culture de ces groupes. Il montre qu’entre des fractions de classes différentes, entre ceux qui ont des ressources un petit peu plus élevées, et ceux qui ont des ressources un petit peu moins élevées, qu’il va y avoir des rapports très différenciés. »
« Il y a des ménages relativement stabilisés qui envisagent une ascension sociale et qui vont utiliser la télévision comme un élément de solidarisation familiale, et comme un élément de familiarisation avec la culture scolaire. »
« Les ménages plus paupérisés, plus précarisés vont s’abandonner dans la consommation de la télévision ou avoir un rapport où la télévision va être un miroir de leur impuissance sociale. »

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  • Comme tout le monde dans les médias adorent tergiverser sur l’ISF, quelle aubaine !

    Tout ça pendant que les banques privées et privilégiées ont volés plus de 1’700 milliards en quelques décennies !

    Oui je parle des payements des intérêts sur la dette de l’état facturées à 2% d’intérêts alors que les banques en question ont reçues cet argent à un taux ZERO !! Voir à des taux négatifs des banques centrales !

    Maurice Le 27 janvier à 17:41
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