Accueil | Entretien par Pablo Pillaud-Vivien | 31 octobre 2018

Nicolas Matyjasik : « Le gouvernement impose le New Public Management à toujours moins de fonctionnaires »

Lundi, Edouard Philippe présentait les grandes lignes de sa réforme de l’État. Que se cache-t-il derrière la volonté d’efficacité du service public ? Faut-il craindre la disparition du statut de fonctionnaire ? Pour répondre à ces questions, Nicolas Matyjasik, politologue et enseignant à SciencesPo Lille, était l’invité de La Midinale.

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VERBATIM

 

 Sur l’annonce de la réforme de la fonction publique 
« Il y a beaucoup de marketing politique autour de la volonté de réforme et de modernisation impulsée par le gouvernement alors que le projet qui a été dévoilé s’inscrit dans la droite ligne néolibérale de privatisation de la fonction publique. »
« La communication se fait toujours autour du chiffre : on nous dit qu’il y a trop de fonctionnaires, qu’il faut absolument supprimer 50.000 postes avant même de se poser la question de ce que doit être l’État au 21ème siècle. »
« Il y a un culte du chiffre. »

 Sur l’idéologie à l’œuvre derrière cette réforme 
« Il y a un objectif : faire des économies avec un plan pointilliste de réforme de l’État… mais on n’a pas de structure idéologique, de paradigme, de vision sauf celle qui est ce qu’on appelle le New Public Management. »
« On importe le langage fonctionnel de l’entreprise en parlant de la rémunération au mérite, de la contractualisation, de la privatisation, etc… »
« Ce plan manque terriblement d’une colonne vertébrale idéologique. »

 Sur la possibilité de réussite de ce New Public Management 
« Cela ne fonctionne pas : on a des exemples à l’étranger qui montre au contraire qu’il a entrainé des aberrations et des catastrophes plutôt que des réussites. »
« Ce gouvernement est juste en train de redécouvrir ce qui a été fait dans les années 1990 et 2000 au Royaume-Uni, aux États-Unis et au Canada et il le fait sans réflexion particulière sur ce qu’est l’État. »
« J’ai des doutes sur la capacité de réussite de cette réforme pour la bonne raison que cela fait 60 ans ou plus que ce sujet de la réforme de l’État est à l’agenda et qu’on propose toujours la même chose. »
« Le plan qui est annoncé ne déroge pas à la règle et s’inscrit dans la droite ligne de ce qui a été fait depuis Sarkozy avec la Révision Générale des Politiques Publiques. »
« C’est le mantra : il y a trop de fonctionnaires, il faut limiter la fonction publique. »

 Sur le rapport des Français à leurs services publics 
« Il y a une défiance d’une partie des Français à l’encontre des services publics mais je ne suis pas sûr que ce soit en réduisant le nombre de fonctionnaires qu’on améliorera le service public. »
« Aujourd’hui la vraie question, c’est comment on forme des agents publics ? »
« Le comité CAP22 aurait dû poser la question des enseignements à l’ENA ou dans les écoles de formations à la fonction publique. »
« Je remarque que ce comité CAP 22 ne touche pas du tout à l’ENA et pour cause : il est composé de moitié de hauts fonctionnaires et d’énarques. »
« On peut aussi mettre en question le fait que comité était présidé par des gens venant de puissances financières et économiques : Safran, NextCity immobilier, la banque Rothschild, le fond de gestion d’actifs BlackRock… Des gens qui fondamentalement ne connaissent pas la fonction publique et qui sont censés plancher sur la fonction publique. »
« Les syndicats étaient très peu représentés ; il y avait deux-trois experts internationaux pour faire sympathique et intelligent. »
« Les Français voient bien que les services publics sont des amortisseurs en temps de crise : c’est le patrimoine de ceux qui n’ont pas de patrimoine. »

 Sur la réponse à gauche 
« Il y a une réelle nécessité de travailler et d’avoir un vrai discours de gauche sur ce sujet car aujourd’hui les partis politiques ne sont pas au travail sur cette question qui est généralement laissée aux syndicats. »
« Les néolibéraux ont leur projet : c’est un démantèlement de l’État et une captation des ressources publiques pour des intérêts privés. »

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  • J’avoue que cette question mérite d’être creusée ! En effet, par exemple, la France Insoumise voit d’un bon œil la construction d’une contre-société. A ce titre, encourager les citoyens à développer de nouvelles formes d’auto-organisation là l’État a disparu, ou le service public est absent, etc... s’avère le meilleur moyen de remettre en place des solidarités mises à mal par le système lui-même. Or, une fois que l’on a dit cela, ne faut-il pas admettre qu’en se faisant, on énonce alors le meilleur moyen de rendre résilient les outils garantissant l’Intérêt Général et le Bien Commun ?

    En effet, le sac et le ressac des moyens au service de l’Etat, au gré de l’arrivée de tel ou tel courant politique au pouvoir, relève quasiment d’une fatalité pour beaucoup. De fait, une embauche massive de fonctionnaires par un gouvernement de "gauche" n’apparaîtrait que comme un énième rebondissement qui annoncerait une future période de vache maigre pour les services publiques, dans l’incessante "alternance" que devrait permettre la démocratie, comme elle l’a permis pendant un temps, avant d’être mise à mal par une idéologie totalitaire (vous vous doutez bien que je parle du néolibéralisme). Bien sûr, j’évoque une alternance qui ne serait possible qu’avec l’accession au pouvoir d’une nouvelle force politique humaniste et écologiste...

    En serait-il de même, si le prochain gouvernement, plutôt que de se concentrer sur une unique reprise en main de l’Etat de tous ses moyens d’action, engageait un vaste chantier sur le cadre des formes d’auto-organisation à tous les échelons collectifs possibles et sur les moyens de garantir leur pérennité et leur financement ? Pour ma part, je crois à un projet politique qui oriente la société vers plus d’horizontalité, avec des outils notamment économiques et légaux qui permettraient d’encadrer les formes d’auto-organisations dans le respect de l’Intérêt Général.

    Pour autant, le débat posé en ces termes là n’est pas que de "gauche", j’en veux pour preuve que même un certain nombre d’économistes "orthodoxes" (qui ne sont pas néolibéraux pour le coup, mais juste libéraux), admettent volontiers que de nombreux pans de l’économie ne peuvent pas être "rentables" et doivent, de par leur nature, relever du non marchand... Il y a toute une réflexion collective ici à mener sur la gestion des "communs". De plus, il serait intéressant de s’entendre sur l’utilité de "privatiser" des secteurs comme l’eau, l’énergie, la santé et un certain type de transport de masse dans lesquels les investissements à pourvoir sont tout simplement colossaux.

    Bref, si l’on veut un Etat qui respecte au mieux le pacte citoyen, il faut un Etat qui ne se substitue dans tous les domaines à l’initiative citoyenne, mais qui organise en bonne intelligence autours de l’Intérêt Général, les moyens de résistance des "logiques de solidarités" locales et nationales, aux attaques de systèmes politico-économiques qui leur seraient fatales.

    De fait, je crois pour ma part qu’un Etat qui s’occupe notamment de "programmer", "planifier" et d’organiser les interactions entre une instance nationale et des organisations "locales" du service publique sur un périmètre spécifique dans l’environnement (dont les déchets), l’énergie, l’eau, la santé et la banque, ce serait déjà un bon début...

    carlos Le 31 octobre à 15:36
       
    • Je pense vraiment que la sauvegarde du service public passe par la question de l’autogestion (concertation des usagers et des travailleurs), notamment par le fait qu’il y est question de propriété, de financement et des services publics concrets qui y sont adossés...
      PLUS DE DEMOCRATIE C’EST SEUL MOYEN DE SAUVEGARDER LE SERVICE PUBLIC ! L’Etat devrait créer les conditions d’un véritable pouvoir de décision citoyen, favoriser les expérimentations citoyennes et aider en tirer les enseignements pour repenser ses missions(par exemple, pour en finir avec l’opacité de la gestion publique..).

      carlos Le 31 octobre à 17:17
  •  
  • Il faut surtout supprimer le nombre d’échelons politiques. Si on fait des interco, faut supprimer les villes, si on fait des régions on supprime les départements. Ca évitera d’avoir la technostructure qui gravite autour des élus (services com., cabinets, études...), des doublons (services RH, élus), et surtout ça permettra de remettre des fonctionnaires face aux usagers plutôt que dans des bureaux, et mieux les rémunérer.

    tartuf Le 31 octobre à 20:40
       
    • @tartuf - Je ne crois pas qu’il faille s’en tenir à une simple logique comptable sur le sujet. Peut-être effectivement faut il voir quels echelons relevent de l’Etat, et lesquels de la "démocratie locale". Mais ensuite, il faudrait s’interroger sur :
       la complémentarité de ces diverses instances, à savoir qui fait quoi. Pour en supprimer les doublons sur les missions de service public,
       une réflexion sur l’opportunite d’éloigner la décision politique du peuple parce que c’est moins cher...

      Supprimer l’échelon local au profit de l’intercommunalité sans en réformer le fonctionnement c’est à coup sûr sanctionner les citoyens des plus petites communes ! Il faut faire rentrer la démocratie directe et participative a tous les échelons de la décision locale en lui elaborant un cadre plus global qui participe à cimenter une veritable unité nationale.
      La gestion des services publics par ceux qui en ont vraiment besoin, c’est la seule manière de rapprocher les fonctionnaires des usagers.

      carlos Le 1er novembre à 08:22
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  • @carlos : bien sûre il faut que le dirigeant de l’interco soit directement élu par les gens et pas par des représentants de chaque maire (élus de seconde zone). Puis il faut supprimer les maires.
    Je vous donne un exemple dans ma ville, je demande au maire où en est l’implantation des poubelles de trie individuel. Reponse : "c’est une compétence de l’agglo". J’appelle donc l’agglo : "c’est le maire qui ne veut pas cotiser pour le tri".

    Le millefeuille, c’est une dillution des responsabilités des élus, et ces élus coûtent chers car ils sont 2 fois plus nombreux que nécessaires.

    Macron a une logique purement comptable sur les fonctionnaires, n’a absolument pas pensé à réorganiser l’état et les collectivités.

    tartuf Le 2 novembre à 08:16
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