Accueil | Entretien par Pierre Jacquemain | 5 novembre 2018

Nicolas Offenstadt : « Le problème des comparaisons en histoire, c’est que ça obscurcit le présent »

Pour bien commencer cette semaine de commémorations de la Grande Guerre, l’historien Nicolas Offenstadt est l’invité de la Midinale.

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VERBATIM

 

 Sur le principe de la commémoration 
« La commémoration ne doit pas se réduire aux grandes cérémonies officielles, ça doit être un moment de pédagogie. »
« C’est un moment de grande pédagogie pour diffuser de l’histoire dans l’espace public. »
« La commémoration, c’est l’occasion de réfléchir au rapport passé/présent. »

 Sur ce qu’on commémore aujourd’hui  
« On peut parler de victoire en terme "militaire" puisque les empires centraux ont été défaits. »
« Pour les soldats revenus du front, y compris des soldats marqués à droite, patriotes et conservateurs, la victoire toute seule n’avait pas de sens : ça devait être le deuil et la paix. »

 Sur l’absence de défilé militaire  
« C’est une décision secondaire : on est à la fin d’un centenaire qui a duré plusieurs années, il y’a eu des centaines de commémorations militaires, non militaires, pacifistes, anti-militaristes, donc il ne faut pas se focaliser sur ce petit moment. »
« C’est une décision en congruence avec ce que pensaient les anciens combattants : les soldats revenus du front disaient "nous ne voulons pas de célébration guerrière". Ils ont fait centrer les commémorations sur le deuil, les souvenirs et non pas sur l’exaltation guerrière. »

 Sur le périple d’Emmanuel Macron pendant la semaine 
« C’est d’une grande banalité : le régime mémoriel du centenaire, c’est celui qu’on connait en France depuis trente ou quarante ans. »
« On est dans un pays où la figure du soldat de 14-18 est très présente en France ; ce que fait Macron c’est simplement sanctionner un intérêt très général. »

 Sur la lecture de l’histoire et la responsabilité de l’Allemagne 
« Bien sûr que l’Allemagne n’est pas responsable seule du déclenchement de la guerre. »
« La lecture de la seule responsabilité allemande a été une lecture politique qui a été faite au moment du Traité de Versailles. »
« L’Allemagne a eu un rôle dans le déclenchement de la guerre mais elle est loin d’être la seule : l’Autriche-Hongrie a sa responsabilité, la Russie, la France ou même l’Angleterre par son absence de discours clair ont aussi leur part de responsabilité. »
« L’idée que se soit une responsabilité partagée est je crois aujourd’hui une évidence historiographique. »

 Sur la poids des nationalismes  
« La guerre n’est pas seulement une affaire de rivalité économique : on sait très bien qu’il y a de nombreux milieux d’affaires avant 1914 qui avaient tout intérêt à la paix. On commerce bien mieux en paix qu’en guerre. »
« La guerre n’est pas forcément dans l’intérêt des grands groupes capitalistes ou de l’impérialisme car parfois, la paix est plus rentable. »
« Le nationalisme politique, les affrontements nationaux ont joué un rôle très important dans le déclenchement du conflit. »

 Sur les effets de la guerre sur l’histoire mondiale 
« Il y a une dimension d’émancipation dans la guerre : il y a eu une véritable révolte contre la guerre. Certains disent qu’il n’y a jamais eu autant de pacifistes et d’anti-militaristes qu’après la guerre. »
« Dans le rapport à la guerre qu’on a encore aujourd’hui, 14-18 a marqué une césure. Cette volonté de faire la guerre avait des conséquences tellement colossales que le pacifisme devait être pris au sérieux et développé autant que possible. »
« Le deuxième événement, c’est la naissance du communisme qui nait du feu. »
« Il ne faut pas oublier les luttes politiques avec les années 19-21 qui sont des années de luttes sociales, de luttes politiques, de révolutions. »
« Les partis communistes sont nés de la Première Guerre mondiale donc le développement du communisme est né de la guerre. »

 Sur la comparaison d’Emmanuel Macron avec les années 30 
« Le problème des comparaisons en histoire, c’est que ça peut obscurcir le présent. »
« Il y a beaucoup de différences. Il y a des différences politiques : c’était un monde beaucoup plus violent politiquement, un monde où la crise économique avait eu des effets plus puissants que ce qu’on connait aujourd’hui, les nations et les structurations des instances supranationales n’étaient pas les mêmes, il n’y avait pas d’Union européenne, donc terme à terme, la comparaison, non. »
« Là où je pense qu’il ne faut pas être trop critique de cette position, c’est que ça doit nous faire réfléchir sur certains aspects. À savoir : qu’est-ce que c’est qu’un monde où on mobilise les identités les unes contre les autres, où l’on produit de l’exclusion ? »
« Il faut se demander à quel moment une situation glisse tellement qu’elle finit par basculer dans un monde de violences, d’incertitudes et de tension. »
« Les années 30, c’est la crise paradigmatique du basculement : de nombreuses républiques ont basculé dans l’autoritarisme. »
« Ce moment de basculement peut nous faire réfléchir quand on connait, comme aujourd’hui, des tensions considérables. »

 Sur l’instrumentalisation de l’histoire 
« Une commémoration, c’est toujours du présent (…) mais il ne faut pas être naïf, tout discours commémoratif ne fait pas de l’histoire. Ça n’est pas le rôle d’une commémoration. »
« Tout le monde utilise le passé dans une commémoration. La question c’est : dans quelle direction, pourquoi et à quelle fin ? »
« Utiliser le passé, c’est normal, la question, c’est de ne pas le déformer à des fins politiques. »
« Ceux qui nous expliquent qu’il faut absolument commémorer en termes militaires le passé, déforment une partie du passé en oubliant qu’il y a eu un rapport à la paix beaucoup plus fort que le rapport à la victoire chez les anciens combattants. »

 Sur ce que l’on peut attendre du discours présidentiel 
« Il faut une certaine justesse dans les mots. On ne demande pas à un président de la République de faire un cours d’histoire, ça n’est pas son rôle. »
« Ce qu’un historien peut attendre du discours présidentiel, c’est parfois de donner un peu le sens de la complexité, de la multiplicité des choses, qu’il n’y a pas un grand récit unique qui nous mènerait du passé à aujourd’hui. »

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  • « Ce qu’un historien peut attendre du discours présidentiel, c’est parfois de donner un peu le sens de la complexité, de la multiplicité des choses, qu’il n’y a pas un grand récit unique qui nous mènerait du passé à aujourd’hui. »

    Dans le cas ou l’on adhère à la représentation d’un président au-dessus des partis politiques, littéralement l’image du président divin de la 5ème république, alors effectivement pourquoi ne pas attendre de sa part une absence de parti-pris dans sa lecture du monde...

    En l’occurrence, la quasi totalité de nos présidents, nous ont montré plutôt le contraire il me semble. Il apparaît, dans les faits, que la complexité du discours reste un luxe que ne peuvent pas se permettre ceux qui gouvernent, du moins tant qu’on abordera pas un nouveau chapitre dans les formes de prise de décision politique... Pour l’heure le discours sert les finalités de l’action engagée au niveau politique. Et c’est loin d’être neutre !

    De fait, si l’on peut admettre de l’historien qu’il puisse prétendre à une objectivité relative, malgré sa subjectivité latente, car elle s’adosse à l’exigence d’un comportement méthodique, il apparaît difficile d’attendre la même chose du président de la 5ème république...

    carlos Le 5 novembre à 19:25
  •  
  • @carlos. Dans la logique de la cinquième république le Chef de l’Etat n’est pas au dessus des partis : il en émane. Tous doivent leur poste à un plébiscite après avoir y été candidats présentés par le parti dont ils ont pris le contrôle. Plusieurs en ont même fondé un pour y parvenir, c’est le cas de celui en fonction actuellement.

    La forme constitutionnelle dans lequel le Chef de l’Etat est au dessus des partis est le royaume : personne ne l’élit, personne le peut parvenir à ce poste, au delà de toute ambition politique. Le roi incarne l’unité du peuple et sa continuité historique, au delà des clivages partisans. Ceux-ci sont incarnés par le chef du gouvernement, qui gouverne effectivement comme son nom l’indique.

    Glycère Benoît Le 6 novembre à 12:48
  •  
  • la gauche mijaurée est au service de la Réaction, pour changer.
    Le Nazisme et le Fascisme au 21ème siècle seront bien pires qu’au 20ème, n’en doutez pas.
    En 2022, on risque de voir un Bolsonaro à la Française gagner face à Marine Le Pen au second tour.
    Réagissez : soutenez les Insoumis.

    kheyou Le 6 novembre à 16:29
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