Accueil | Entretien par Pablo Pillaud-Vivien | 22 mars 2019

Philippe Marlière : « C’est une bonne nouvelle que la gauche française ne parle plus de sortie de l’UE »

Alors qu’il ne se dégage toujours pas, près de trois ans après le référendum britannique, de perspective claire quant à la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne, Philippe Marlière, professeur de sciences politiques à l’University College London, est l’invité de la Midinale.

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VERBATIM

 

 Sur le référendum sur le Brexit 
« Le Brexit, c’est un gros accident de l’histoire britannique voire européenne. »
« A l’origine, c’est un positionnement tactique d’un Premier ministre qui s’appelait David Cameron qui, pour apaiser son aile droite eurosceptique qui depuis de nombreuses années demande un référendum sur la question, a cédé. »
« Les sondages, à l’époque, montraient que le référendum serait une formalité. »
« Il y a eu une très mauvaise campagne de la part de ceux qui voulaient rester dans l’Union européenne. »
« “L’Union européenne nous apporte beaucoup” n’est pas un slogan qui a séduit dans un pays qui était, comme la France, ravagé par le chômage et par les inégalités. »
« Deux thèmes sont sortis de la campagne : un discours souverainiste et nationaliste teinté de xénophobie d’un côté et, d’un autre, l’idée que l’on pourrait recapter une souveraineté perdue. »

 Sur la situation quant au Brexit aujourd’hui 
« Aujourd’hui, personne ne sait où on en est, y compris les acteurs eux-mêmes, c’est-à-dire la Première ministre Theresa May ou les leaders d’opposition. »
« Voter pour la sortie, c’est la solution la plus simple. Mais, au fur et à mesure des négociations et d’un accord qui a été signé entre Theresa May, son gouvernement et l’Union européenne, on se rend compte qu’il y a différentes possibilités et versions pour cette sortie. »
« La version retenue de sortie de l’UE n’a pas de majorité : il faut que le Parlement britannique vote pour soutenir le texte, ce qui n’est pas le cas. »
« Il n’y a pas non plus de majorité pour une sortie sèche, c’est-à-dire le no deal. »
« Il n’y a pas non plus de majorité pour un deuxième référendum. »

Sur l’état des forces politiques au Royaume-Uni quant à la question du Brexit
« Curieusement, au Royaume-Uni, il n’y a pas vraiment de critiques faite à l’UE. »
« Il y a une impréparation totale du gouvernement britannique par rapport au dossier du Brexit. Un amateurisme et une incompétence aussi. »
« Ce dont on débat, ce sont les modalités de sortie : on n’en est même pas encore arrivé au stade de l’avenir des relations entre l’UE et le Royaume-Uni une fois sorti. »

 Sur les conséquences du débat sur le Brexit sur la gauche britannique 
« La sortie de l’UE est pilotée par l’aile droite du parti conservateur… et ce n’est pas pour faire du social ! C’est même tout l’inverse. Ils considèrent l’UE comme une “fédération socialiste”. »
« Ce que l’on appelait le Lexit, c’est-à-dire la contraction de left et exit, une sortie de gauche, était très peu soutenu au sein même de la gauche travailliste et radicale. »
« Imaginez ce type de référendum en France, avec toutes les forces souverainistes, de droite, avec le Pen, avec tous ces mouvements et personnels politiques qui n’ont absolument pas le social en ligne de mire et l’envie de redonner une quelconque souveraineté au peuple sous quelque forme que ce soit. »
« Ce référendum, c’était ouvrir une boîte de Pandore proverbiale politique qui fait que vous suscitez les pires passions au sein d’une nation. »
« La gauche britannique, qui est pourtant très farouchement critique de l’UE comme la gauche française peut l’être, a aujourd’hui battu en retraite. »
« S’il y a un enseignement au Brexit, c’est ça : sortir de l’UE ne règle rien, ça affaiblit les forces de gauche. »
« Il faut essayer de changer les choses de l’intérieur. »
« Momentum, qui est un mouvement très à gauche qui a soutenu les deux campagnes de Corbyn, a pris position dès le référendum pour le maintien – en faisant de la politique et en affirmant que la situation des travailleurs serait affaiblie lors d’une sortie. »

 Sur le rapport du Royaume-Uni à l’UE à l’aune du Brexit 
« Sur les 200 députés travaillistes, il y a une bonne trentaine qui est sur une position de leave. »
« Certains de ces députés pour le leave pencheraient personnellement pour le remain mais la raison pour laquelle ils sont amenés à soutenir une position de sortie, c’est que l’électorat dans leur circonscription a voté en majorité pour une sortie : souvent un électorat plutôt du nord, ouvrier, plutôt âgé. »
« L’UE peut avoir une responsabilité dans cet état général de la Grande-Bretagne puisqu’il y a des directives européennes qui s’appliquent au droit national. Mais il y a aussi toute une panoplie de mesures qui s’appliquent aux questions d’emploi, de salaire, de services publics, qui sont du ressort des Etats-nations. »
« Il ne faut pas oublier que le gouvernement, au pouvoir depuis 2010, a mené des politiques d’austérité d’une violence infinie. »
« On insiste à juste titre sur la violence de la politique d’Emmanuel Macron mais on peut trouver la même chose en traversant la Manche avec ce qu’on fait David Cameron et Theresa May. »
« L’UE est devenue un exutoire et un bouc-émissaire pour exprimer un désaccord ou une situation d’hostilité. »

 Sur ce qu’a libéré le Brexit dans la société britannique 
« Une sortie de l’UE par la Grande-Bretagne ne va pas aider les jeunes, les précaires, les pauvres. Au contraire, le gouvernement va intensifier sa politique néo-libérale. »
« La Grande-Bretagne qui est plutôt, sur les questions de relations ethniques, le multiculturalisme, les rapports de genres, plutôt tolérant, a, par ce vote, libéré des passions qui ne sont pas du tout tolérantes : les propos racistes et xénophobes qui sont normalement mis hors-jeu (il n’y a pas d’Eric Zemmour et compagnie qui s’expriment à longueur d’antenne dans les médias britanniques) sont apparus… »

 Sur le rapport de la gauche à une sortie de l’Union européenne 
« C’est une bonne nouvelle que la gauche française ne parle plus de sortie de l’UE : c’était une connerie. »
« On me dira : oui mais la gauche a tenté en vain de faire quelque chose. Mais la gauche, qui était sous domination sociale démocrate n’a pas tenté grand chose contre cette Europe néolibérale… Au contraire, elle en a été l’architecte ! »
« Il est compliqué, par le biais d’élections démocratiques, de modifier les rapports de force dans un pays capitaliste. »
« On a déjà du mal à faire au niveau national ; pourquoi être plus exigeant au niveau supra-national avec l’Europe ? »
« Il n’y a plus que des micro-partis à gauche ; il n’y a plus de grand parti de gauche ni en France ni ailleurs. »
« Ceux qui s’en sortent, ce sont les partis sociaux démocrates qui ont tenu leur gauche : au Royaume-Uni, au Portugal et, dans une moindre mesure, en Espagne. »
« L’avenir, c’est une social-démocratie véritablement de gauche et surtout inclusive, c’est-à-dire qui donne une place à tout le monde. »
« Depuis que je m’intéresse à la gauche en France, je ne l’ai jamais aussi trouvée faible et dans un aussi piteux état. »
« Le PS ayant connu le destin que l’on sait, c’est-à-dire qu’il se bat aujourd’hui pour sa survie, mérite largement d’être là où il est maintenant. »
« Les forces qui auraient pu prendre le relai et proposer, dans une version radicalisée, une nouvelle social-démocratie de gauche, pluraliste et bien radicale sur les questions économiques et bien inclusives sur les questions culturelles et de rapports entre les différentes catégories de la population, n’ont pas rempli ce boulot… Et je pense en premier lieu à la France insoumise mais aussi aux plus petites forces qui jouent leur rôle négatif. »
« Il faut du regroupement sur une ligne réaliste. »
« Rien ne sert de marteler les slogans les plus radicaux sur les réseaux sociaux ou ailleurs si on ne propose pas à l’électorat une feuille de route crédible. »
« A court terme, il n’y a pas de raison d’être très optimiste pour la gauche. »

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  • Bonjour
    bof, bof , très peu de solution pour sortir de ces traités, mêmes si , on veut rester Européens ...si on compte sur la renaissance de la gauche , on peut attendre longtemps. On reste donc sur notre faim. Comment faire faire une Europe social !?

    bob Le 25 mars à 11:32
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