Accueil | Entretien par Pablo Pillaud-Vivien | 12 novembre 2021

« Quand on gère une mairie, on doit rester conscient de ce qui se passe sur l’ensemble du territoire »

Une centaine de personnes - dont une trentaine d’enfants - ont été expulsées par la préfecture de police et ont été mis à l’abri dans l’urgence, dans un gymnase de la mairie. Philippe Bouyssou, maire d’Ivry-sur-Seine, est l’invité de la Midinale.

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UNE MIDINALE À VOIR...

 

ET À LIRE...

 Sur l’expulsion des familles d’un squat rue Marceau à Ivry 
« Les familles occupaient le squat rue Marceau depuis 2017. Dès leur arrivée sur Ivry, on a été tout de suite sollicité par les réseaux militants et les familles elles-mêmes. Et depuis le début, on demande à l’Etat d’organiser un diagnostic social c’est-à-dire connaître les familles et leurs besoins. »
« On savait que le propriétaire allait vouloir récupérer l’usage d’un immeuble comme celui-là aux frontières de Paris. »
« Le propriétaire a réussi à faire condamner l’Etat à une amende assez forte à chaque période où il n’exécutait pas l’expulsion. L’Etat a donc accéléré le processus d’expulsion juste avant la trêve hivernale. »
« On a mis la pression pour qu’une solution d’hébergement soit proposée à chaque famille au moment de l’expulsion. Cela a été fait mais dans les conditions que l’on connait : des hébergements au 115 refusés par les familles. »
« La municipalité, après une petite occupation de l’hôtel de ville, a ouvert à un gymnase parce qu’il fallait bien mettre ces familles à l’abri. »
« Comme on n’allait pas faire évacuer l’hôtel de ville par les forces de l’ordre (ce n’est pas dans notre culture - et l’Etat n’en avait pas envie non plus), on a enfin réussi à obtenir qu’un opérateur social soit nommé pour pouvoir, hélas dans de mauvaises conditions car des conditions d’urgence, faire un diagnostic pour trouver des orientations durables et sérieuses pour que ces familles puissent faire décemment leur parcours vers le droit commun. »
« Pour préempter, il aurait fallu que l’on soit en capacité d’acheter - plusieurs millions d’euros qui n’auraient pas été prévus par la mairie… »

 Sur le rapport à la loi 
« Je suis déjà souvent hors-la-loi : nombre de personnes sans titre de résidence ont été hébergées dans des équipements municipaux. Et heureusement que la justice n’a pas été nous chercher comme la justice italienne est allée chercher Domenico Lugano, l’ancien maire de Riace en Italie. »
« Il y a au moins 10 bonnes raisons qui auraient pu me conduire devant un tribunal pour aide au séjour irrégulier de personnes sur le territoire. »
« On a, à quelques moments, planqué des personnes dont la situation administrative était inextricable. »
« J’ai été le seul maire d’Ile-de-France à accepter d’accueillir sur mon territoire un centre d’hébergement d’urgence des migrants en lien avec la Ville de Paris sur le site de l’usine des eaux avec 400 places - où des milliers de familles ont maintenant transité. »
« Nos services sociaux, notamment le CCAS, ont découvert tardivement dans le processus des situations de familles qui étaient sans couverture sociale ou sans AME et on les a accompagnées comme on accompagne n’importe quelle famille ivryienne quelle que soit sa situation administrative. »
« A Ivry, on a plus de mille places d’hébergement d’urgence. »

 Sur les possibilités d’une municipalité 
« Quand on gère une collectivité locale, on est confronté à des problèmes de gestion qui te rendent lucide et conscient de l’ensemble de ce qui se passe sur le territoire. »
« A nous tout seuls, à Ivry, quelle que soit notre bonne volonté politique, on ne va pas y arriver. »
« Le désaccord que j’ai avec les squats - et je sais que les familles n’ont pas le choix que d’être là, elles ont eu des parcours de migration très difficiles -, c’est qu’ils peuvent constituer des impasses du point de vue de l’accompagnement individuel des personnes. »
« On pourrait se dire que, lorsqu’il y a un squat, on vient avec nos écharpes d’élus et on empêche les CRS de les virer. Sauf qu’on les laisse là et personne ne s’en occupe vraiment. »
« Je me bats pour que partout où il y a de la précarité, on désigne des opérateurs sociaux professionnels qui accompagnent individuellement les familles. »
« J’ai beaucoup de respect pour les militants [qui aident les réfugiés] parce que l’on partage les mêmes valeurs et on a les mêmes engagements. Mais ils ne vivent pas dans les mêmes conditions que les familles : ils ont des capacités d’insertion, des perspectives… »
« La ville n’a pas les moyens de payer des opérateurs sociaux chaque fois qu’il y a un squat. »
« Le problème, c’est que l’on s’adresse toujours du point de fixation le plus proche, c’est-à-dire les villes. Plutôt que d’envahir la mairie d’Ivry, il vaut mieux aller envahir la préfecture parce que c’est là que les décisions se prennent. »
« Une ville, si elle veut être équitable dans l’ensemble des situations qu’elle traite sur son territoire, ses moyens sont forcément limités. »
« On a environ 5.000 demandeurs de logements sociaux à Ivry : si je leur dis que je vais saisir 10 ou 20 appartements dans le patrimoine social pour les donner à des familles qui squattaient, quel message je renvoie ? Je casse la solidarité, l’équité de réponse et je prends le risque de mettre les précarités et les souffrances en concurrence. »
« Les élus locaux sont les seuls à être vraiment au contact des gens et à recevoir toute leur souffrance. »

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