Accueil | Entretien par Pierre Jacquemain | 19 mars 2021

Quel bilan politique de la crise du Covid, un an après ? Débat avec Alain Bertho et Catherine Tricot

Dépolitisation du débat politique, gestion technocratique de la crise sanitaire, démocratie, choix économique : quel bilan de la crise du Covid ? Alain Bertho, anthropologue et Catherine Tricot, gérante de la SCOP Les Editions Regards en débattent.

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UNE MIDINALE À VOIR...

 

ET À LIRE...

 Sur la dépolitisation du Covid 
Alain Bertho
« Le Covid est un objet qui est arrivé dépolitisé. »
« On a pensé que le Covid était une parenthèse qui allait se refermer. Au bout d’un an c’est une parenthèse qui se referme difficilement. Le monde d’après est maintenant. »
« Il y a une responsabilité à considérer cette nouvelle situation que l’on traverse en objet politique réel avec une réflexion sur les alternatives, pas seulement sur des décisions sanitaires. »
« Il y a une nécessité à installer le ‘care’ comme un objet social politique national. »

Catherine Tricot
« Il y a une dépolitisation. »
« Il y a eu au débat des polémiques très fortes avec les masques par exemple mais il y a eu d’autres moments politiques très forts : quand Jean-Luc Mélenchon se révoltait sur le sort fait aux vieux dans les Ehpad qu’on mettait à l’isolement ou Anne Hidalgo quand elle demandait la réouverture des parcs. A travers ces questions qui apparaissent petites, il y avait quand même quelque chose qui engageait nos valeurs et notre vision de la société. C’est ce débat-là qui ne s’est pas installé. »
« Il y a eu un moment d’assez forte politisation au cours de cette crise sanitaire au mois pour le premier temps du confinement : le retour du débat sur les frontières ou la question du souverainisme par exemple. Ce temps du débat s’est refermé. »
« On est tous réduits aujourd’hui à attendre les décisions d’Emmanuel Macron et à commenter les décisions. »

 Sur les morts du Covid 
Catherine Tricot
« Dans la première vague, on ne parlait que du nombre de morts. Ça n’est plus le cas aujourd’hui. »
« Depuis le début de la crise, j’ai considéré que ma morale personnelle était au-dessus de la morale de l’Etat : je n’ai jamais laissé mon père tout seul qui était à plus d’un km de chez moi. L’ordre de l’Etat était un ordre immoral. »
« La mort n’est plus une question associée à la question de : qu’est-ce que c’est que vivre ? »

Alain Bertho 
« Depuis un an, cette expérience nous confronte plus fondamentalement au sens de la vie, à l’abolition de l’avenir, aux rapports aux autres : et c’est ça qui s’est dépolitisé. »

 Sur la gestion politique du Covid 
Alain Bertho
« Il y a une gestion assurée d’une incompétence structurelle qui a été mise en place depuis des années. L’Etat a été mis en pièces. Les compétences des grandes administrations ont été mises en pièces. Il n’y a plus de ministère de la santé dont les compétences ont été déléguées. »
« En France, structurellement, on a perdu beaucoup plus de compétences de l’Etat parce qu’on en avait beaucoup plus qu’ailleurs. »
« Moins il y a d’Etat, plus l’autoritarisme du petit nombre qui se retrouve chaque semaine dans le conseil de défense, est frappant et insupportable. »
« La question du protocole de décision, c’est-à-dire la démocratie sanitaire, n’a jamais été prise en compte par le gouvernement. »

Catherine Tricot
« Il y a une conception de la société qui a à voir avec notre conception de l’Etat. »
« L’effondrement de l’Etat nous a sidéré. »

 Sur les choix économiques  
Catherine Tricot
« On a cru que le néolibéralisme c’était le retrait de l’Etat on s’aperçoit que c’est la redisposition de l’Etat. La redisposition de l’Etat est valable en France ou aux Etats-Unis. C’est cette redisposition qu’il faut discuter. »
« On ne peut pas nier qu’il y a eu du soutien aux TPE/PME aux petits commerces ou à la culture. Tous les efforts de l’Etat n’ont pas été dirigés aux entreprises du CAC40. »
« Il ne se dégage pas d’orientation politique d’avenir ce qui fait que ça contribue à nous boucher la perspective. »

Alain Bertho  
« On n’est plus dans le néolibéralisme. On est toujours dans le capital financier mais c’est pas les mêmes financiers avec des logiques de rentabilités différentes. »
« Il y a une gestion illibérale de la crise c’est-à-dire une gestion extrêmement autoritaire et policière de la crise. »

 Sur démocratie et crise sanitaire  
Alain Bertho
« Si le politique suivait les avis scientifiques, les mesures de reconfinement auraient été prises en janvier. »
« Il y a un problème d’objet politique et de politisation parce qu’on ne se pose pas la question de savoir quel est l’objectif de la politique sanitaire ? »
« On n’est plus dans une situation où l’on sait que l’on va pouvoir réduire ou maîtriser l’épidémie à court terme. Donc quels sont les objectifs aujourd’hui d’une politique sanitaire ? On ne nous dit pas qu’il faut arrêter les morts puisqu’on ne nous parle plus des morts. On nous parle uniquement de la surcharge hospitalière. »

Catherine Tricot
« On ne peut pas tout attendre de l’organisation, par l’Etat, de la démocratie. »

 Sur les privations de libertés et de vie sociale 
Catherine Tricot
« Il y a de la politique qui est faite du côté du gouvernement. Il y a à la fois quelque chose de très technocratique dans la gestion de la crise mais le gouvernement fait aussi de la politique : Jean-Michel Blanquer apparaît comme le héros de l’école, celui qui sera battu jusqu’au bout pour qu’on maintienne l’école ouverte : ça c’est un discours politique qui rappelle un objectif fondamental d’une société. Et je suis navrée qu’on ait laissé Blanquer seul mener ce combat à sa manière et s’en créditer. Ça me consterne et me désole. »
« Le travail c’est le premier lieu de sociabilité. Et introduire cette dichotomie du sens de la vie qui seraient tous les plaisirs de la culture dont nous serions privés tandis qu’on nous obligeait d’aller travailler, pour moi, ce discours à gauche est un discours insultant à l’égard du monde du travail et qui laisse à Macron l’idée que lui seul défend l’idée de travailler. »
« Le télétravail est une souffrance. »
« Dans la critique que nous faisons à la gestion de la crise par Emmanuel Macron, nous oublions que le travail est une question qui importe à beaucoup de monde dans leur vie quotidienne. »
« Défendre les lieux de culture comme étant les lieux de notre sociabilité et de notre imaginaire est totalement insultant pour les gens qui ne vont pas au théâtre, au musée ou aux concerts. Qui va au restaurant, au musée et au théâtre ? »

Alain Bertho
« Le télétravail est une vraie souffrance et c’est le terreau de dépression et de burn-out chez plein de gens. »
« Il y a un choix politique qui est fait : Emmanuel Macron sacrifie ce qui n’est pas solvable et ce qui ne produit pas directement et de façon nette, du profit. Economiquement c’est une erreur mais surtout, socialement, c’est très violent. »

 Sur la Seine-Saint-Denis 
Alain Bertho
« Le département de la Seine-Saint-Denis est le département qui a eu le deuxième taux de mortalité le plus fort après la Haute-Savoie, alors qu’il est le département le plus jeune. »
« La Seine-Saint-Denis a été à la traîne pour la vaccination. »
« Le télétravail n’est pas très développé en Seine-Saint-Denis parce que les emplois c’est : chauffeur, aide-soignant, magasinier, femme de ménage, infirmière. Et la ligne 13 était bourrée à craquer. »

« En ce moment, la Seine-Saint-Denis est le symptôme des inégalités sociales et territoriales. »
« En Ile-de-France, il y a un contraste est/ouest impressionnant. »

Catherine Tricot
« Le fait que pour avoir un rendez-vous pour se faire vacciner il faille passer par Doctobilib, c’est quand même très discriminant. La moitié des gens qui viennent se faire vacciner en Seine-Saint-Denis ne viennent pas de Seine-Saint-Denis. »

 Sur la gauche et le Covid 
Alain Bertho
« La gauche est entrée dans une analyse technique et médicale de la crise et ne s’est pas posée la question du type de société dont nous avons besoin. »
« Il y a des alternatives qui pouvaient naître dans la crise et ne pas rester entre parenthèses pendant la crise. »
« Quand le gouvernement a agité le chiffon rouge de l’islamo-gauchisme, on ne peut pas dire qu’il y ait eu une claire lucidité de la manœuvre du côté de la gauche, voire du côté de la gauche de la gauche. »

Catherine Tricot
« Je ne dis pas que la gauche est hors-sol, elle est léthargique. »
« Il s’est révélé pendant le premier confinement des idées et des initiatives qui existaient aussi auparavant. Il n’y a pas un avant et un après crise du coronavirus. Le besoin de changer de vie était déjà manifeste avant la crise sanitaire. La gauche ne s’en était pas saisie et elle continue à ne pas s’en saisir. »

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