Accueil | Entretien par Pierre Jacquemain | 25 septembre 2020

Rachid Zerrouki : « Je ne veux pas qu’on dise que je suis une caution de la méritocratie »

Il est connu sous le nom de Rachid l’instit sur Twitter. Enseignant en Segpa, il vient de publier "Les Incasables" aux Éditions Robert Laffont. Rachid Zerrouki est l’invité de #LaMidinale.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

UNE MIDINALE À VOIR...

 

ET À LIRE...

 Sur ce que désigne « les incasables » 
« Ce terme renvoie à un sentiment personnel. Qu’il s’agisse de moi ou des élèves dont je parle dans le livre, nous ne sommes pas incasables, c’est un sentiment qu’on éprouve au fond de soi. »
« Je me sentais incapable socialement. Je ne trouvais pas ma place dans cette société que je découvrais. Là où je trouvais ma place, c’était dans la salle de classe. »
« Les incasables du livre renvoient à une difficulté plus grave liée au niveau d’étude, au fait de ne pas trouver sa place dans la société. Et mon sort est finalement beaucoup moins grave que les élèves que j’ai en face de moi. »
« Dans le premier chapitre du livre, j’ai voulu être clair avec les lecteurs, parce que je suis arrivé en France en cours de route mais je suis un privilégié : je suis fils de profs et j’avais les codes nécessaires, la culture scolaire nécessaire. Je ne suis pas une caution à la méritocratie. »
« J’ai vécu le mépris de classe à l’école française lorsque j’étais au Maroc même si je n’arrivais pas à mettre les mots sur ce que je vivais. Cette violence verbale est aussi violente que les coups physiques que je recevais à l’école marocaine. »

 Sur la formation des enseignants  
« Ce que je rapproche à la formation que j’ai reçu, c’est que je n’ai pas été préparé au type d’élève que j’ai en face de moi. Ces élèves qui sont dans une très grande difficulté devraient être au centre de nos attentions et de la formation des enseignants. »
« On m’a appris à donner à manger mais pas à donner faim. »
« J’aime mettre l’élève en situation d’apprentissage [méthode Charpak] c’est à dire laisser l’élève se poser lui-même les questions auxquelles il veut répondre. De trouver lui-même le protocole expérimental qui lui permettra de valider ou d’invalider les hypothèses qu’il se fera lui-même. »
« Il faut mettre l’élève en situation d’apprentissage et en faire le principal acteur de son apprentissage. Et c’est extrêmement plaisant à faire. »
« Tous les élèves ne sont pas curieux et n’ont pas soif d’apprentissage. Le mot clé, c’est la confiance. Il faut construire ou reconstruire la confiance. Et c’est sur ça que devrait s’attarder la formation des enseignants. »
« Le manque d’envie ou de curiosité des élèves vient forcément du manque de confiance en soi. »
« Il faut redonner un sentiment de contrôlabilité. La formation doit nous donner des clefs. »
« L’élève doit pouvoir recréer le lien entre les efforts fournis et la réussite. »

 Sur les parcours scolaires 
« Je ne crois pas au cursus universel dans l’institution scolaire telle qu’elle existe aujourd’hui. »
« On a parfois une injonction à inclure les élèves de Segpa dans les classes générales. Ça ‘arrive de le faire et je constate que pour certains c’est une vraie souffrance. Ils n’arrivent pas à suivre, ils se sentent inférieurs et méprisés. On peut inclure ces élèves dans les classes générales mais ça doit s’accompagner de moyens. »
« On ne peut pas considérer aujourd’hui que la Segpa soit une réussite. »
« Autrefois, il y avait des RASED - des maitres supplémentaires - qui intervenaient dès que les élèves trouvaient une difficulté dans un apprentissage fondamental, les sortait de la classe pour travailler avec eux avant de les remettre dans le cursus ordinaire. Ça a montré ses fruits. Les études le montrent. Ce dispositif a été supprimé pour faire des économies. »

 Sur la vocation d’enseignant  
« On tient avec les petites victoires dont je parle tout au long du livre. Il y a des petites victoires qui, si on s’y intéresse, peuvent nous redonner de l’optimisme et de l’espoir. »
« C’est une lutte politique. Il y a une lutte à mener pour avoir plus de moyens. Pour garder le statut de fonctionnaire, de professeur. Pour défendre l’institution scolaire face à austérité qui la menace et au néolibéralisme. On a une double vocation. »

 Sur l’intérêt du ministère de l’Education nationale sur les élèves défavorisés 
« Le ministère fait beaucoup de communication. »
« Faire croire qu’on lutte contre les inégalités électorales est une bonne stratégie électorale même si on ne le fait pas vraiment. »
« On a beaucoup parlé des décrocheurs scolaires ces derniers temps mais qu’est-ce qui a été fait pour eux ? Pas grand chose. »

 Sur l’école en temps de COVID 
« Je ne comprends pas qu’il y ait eu un allégement du protocole sanitaire dans les écoles alors que deux jours après on passe en zone super-ultra-rouge. Il y a des incohérences énormes. »

 Sur les classes sociales et la méritocratie 
« Politiquement, je tiens à la notion de classe sociale. »
« Je ne suis pas près à abandonner cette vision que l’on a des classes sociales. »
« La République a voulu faire croire à une méritocratie réelle. L’école à eu le mauvais rôle d’opérer un tri, pas un tri social, un tri méritocratique. »
« Je n’ai jamais vu d’enfant de cadres en Segpa. Ça peut arriver mais c’est extrêmement rare. »
« La méritocratie sert à donner une légitimité à ce système capitaliste et néolibéral. »

 Sur la personnification d’un problème collectif 
« Je ne pouvais pas utiliser le nous dans ce livre parce que je n’ai aucune légitimité à le faire. Je ne suis pas délégué syndical, je ne suis pas élu. Je ne veux pas la jouer solo et je ne veux pas qu’on dise que je suis une caution de la méritocratie. »
« J’ai fait ce livre en racontant ma situation, en essayant de montrer ce que vit un professeur lambda avec un espoir : celui que d’autres professeurs se reconnaissent, qu’ils voient leurs élèves dans ceux que je décris. »
« Le défi maintenant c’est de m’inscrire dans quelque chose de plus collectif. »

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.