Accueil | Entretien par Pierre Jacquemain | 11 octobre 2019

Razmig Keucheyan : « Je suis pour la planification, c’est-à-dire un contrôle politique des processus productifs »

De quoi avons-nous besoin ? Qui crée le besoin ? Est-on condamné à mal consommer ? Razmig Keucheyan, sociologue et auteur de Les besoins artificiels (ed. Zones) est l’invité de la Midinale.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

 

POUR ÉCOUTER CETTE MIDINALE EN PODCAST
>> sur Spotify
>> sur Apple

 

VERBATIM

 

Sur le droit à l’obscurité 
« L’éclairage artificiel est un classique du progrès qui se transforme progressivement en nuisance (…) et en pollution. »
« L’éclairage artificiel va avoir des effets sur l’organisme des individus, générer des troubles du sommeil, de l’appétit, d’irritabilité, de pression artérielle… »
« Il y a des mouvement sociaux qui revendiquent le droit à l’obscurité et qui posent la question de savoir dans quelle mesure les niveaux d’éclairage actuel sont des niveaux dont on a véritablement besoin. »

 Sur la création des besoins 
« Il y a des besoins qui sont vitaux et qui sont des conditions de la survie : se nourrir, se protéger du froid, dormir, respirer. Il y a entre cinq et dix besoins vitaux et qui sont propres à l’espèce humaine. Tout le reste, c’est des besoins artificiels. »
« Dans les besoins artificiels, il y a des besoins qui sont par le capitalisme, le productivisme et le consumérisme, qui ont un caractère nocif. Et qui ne sont pas soutenables du point de vue des écosystèmes et de la planète. »
« Il y a aussi des besoins artificiels qui sont tout à fait positif, dont on n’a pas du tout envie de se débarrasser. Exemple : voyager n’est pas un besoin vital (…). Il n’est pas question de renoncer à voyager, parce que ça ouvre l’esprit, ça permet de découvrir de nouvelles cultures. »
« Le problème du voyage c’est qu’il n’est pas soutenable dans sa forme actuelle. Les avions low-cost émettent des gaz à effet de serre qui ne sont plus soutenables. Ça suppose donc d de délibérer collectivement pour inventer de nouvelles formes de voyage. »

 Sur le paradoxe du « capitalisme qui sudiste des besoins qu’il n’assouvit pas » 
« Pour de larges fractions de la population, le capitalisme assouvit les besoins matériels et libère les besoins qualitatives - comme dit André Gorz -. »
« Même si le capitalisme est une condition de l’émergence de ces besoins qualitatifs - du fait de la division du travail, des inégalités, de l’aliénation - il n’est pas en mesure d’assouvir ces besoins qualitatifs. »
« Le capitalisme a cette caractéristique dialectique à la fois de rendre possible l’émergence de certains besoins qualitatifs mais en même temps de ne jamais être en capacité de les assouvir. »

 Sur la déprivation 
« La déprivation se distingue de la privation : c’est quand un besoin n’est pas satisfait. »
« La déprivation c’est le moment où l’on passe d’une situation où le besoin était satisfait et où il ne l’est plus. »
« L’obscurité, respirer à un air pur, l’accès à certaines ressources naturelles étaient des besoins autrefois assouvis mais qui ne le sont plus. »
« Il y a une manière de politiser ce concept de dépravation dans le contexte de la crise environnementale. »
« Oui (la déprivation peut donner lieu à des tendances antisociales). La crise environnementale peut générer des violences divers et variées. Des violences qui viennent du pouvoir, de l’Etat. Mais ça va aussi donner lieu à des mobilisations collectives. »
« La crise environnementale ne va pas être un diner de gala : elle va accentuer les conflits sociaux. Et c’est de ces conflits sociaux que vont émerger les solutions. »

 Sur le communisme du luxe 
« Les inégalités dans les sociétés capitalistes s’appuie notamment sur la hiérarchie des objets. »
« Les classes dominantes ont des objets performants, de luxe, haut-de-gamme, souvent durables et de qualité. Les classes populaires, c’est la civilisation du jetable. »
« Le communisme du luxe est une hypothèse stratégique qui consiste à se demander ce qui arriverait si tout le monde disposait d’objets de qualité, c’est-à-dire si le haut-de-gamme était rendu commun. »
« Le communisme de luxe, c’est créer une civilisation nouvelle dans laquelle tout un chacun a accès à des biens émancipés. »

 Sur la garantie de certains objets 
« 80% des objets sous garantie sont rapportés par le consommateur pour être réparé. Dès lors que la garantie arrive à échéance, le chiffre tombe à 40% - et souvent, à ce moment-là, le consommateur rachète un nouvel objet. Faire passer une garantie de 2 à 10 ans ralentirait donc le rythme de mise sur le marché. »
« La garantie est un puissant levier de transformation économique et social. »

 Sur la notion de besoins 
« En lisant l’histoire des associations de consommateurs, je me suis aperçu qu’au début du XXè siècle, les associations de consommateurs étaient beaucoup plus proches des associations de producteurs, c’est-à-dire des syndicats : elles se préoccupaient donc des conditions de travail, du niveau des salaires, des inégalités de genre sur le lieu de travail et de ce qui était produit en termes de qualité et de quantité. »
« Aujourd’hui, dans le cadre de la crise environnementale, il est urgent de rapprocher les associations de consommateurs et de producteurs – et cette convergence pourrait se faire autour de la notion de besoins. »

 Sur le rôle de l’Etat dans la production des objets 
« L’Etat dont je parle dans mon livre, c’est un Etat démocratisé et radicalisé du point de ses composantes progressistes – ce n’est donc pas l’Etat actuel. »
« Je plaide pour un retour de la planification, c’est-à-dire de reprendre un contrôle politique sur les processus productifs. »
« Il faut que l’Etat qui reprenne ce contrôle soit sous contrôle lui-même des mouvements sociaux, des conseils de quartier et d’associations de producteurs-consommateurs. »

 Sur l’urgence écologique 
« Si on considère que la crise écologique est principalement suscitée par le productivisme consumériste capitaliste, ça veut dire qu’il faut reprendre un contrôle politique sur ce processus. »
« La démocratie doit s’exercer dans l’économie. »
« Je plaide pour une politisation de l’économie, c’est-à-dire une reprise de contrôle des processus productifs et de consommation par la délibération citoyenne. »

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.