Accueil | Entretien par Pierre Jacquemain | 6 mars 2020

Réjane Sénac sur les violences sexuelles : « Nous avons besoin de juges mieux formés »

Dimanche 8 mars – journée internationale des droits des femmes – revêt un caractère tout à fait exceptionnel : 16ème féminicide de l’année, Polanski récompensé aux César, réforme des retraites, etc. Réjane Sénac, directrice de recherche CNRS au Centre de recherches politiques de Sciences Po/CEVIPOF et auteure de L’égalité sans condition. Osons nous imaginer et être semblables, est l’invitée de #LaMidinale.

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UNE MIDINALE À VOIR...

ET À LIRE...

 Sur le consentement  
« C’est une question centrale aujourd’hui et qu’on voit dans le terme “consentir” qui est tout à fait ambivalent. »
« On voit qu’on est dans des rapports de domination et d’expression d’une domination qui peut être dans un continuum de violences. »
« On est dans une société où il y a une asymétrie très grande dans l’expression de l’autonomie de chacun. »
« Il n’y a pas de liberté sans égalité. »
« Il est important de penser les violences comme un continuum et de déconstruire notre rapport à la liberté. »
« Il y a une forme de dépolitisation : on fait comme si on était toutes et tous égaux dans notre rapport au monde. »
« Ce sont celles et ceux qui subissent la domination qui sont à l’avant-garde de la déconstruction. »
« Le #JeSuisVictime montre qu’il y a une volonté de se réapproprier ce vécu-là pas comme honteux mais comme un outil de déconstruction. »
« Certains revendiquent encore que la domination est l’expression d’une liberté, qu’elle soit artistique ou personnelle. »
« Il faut assumer une politisation qui ne soit pas esthétique ni sympathique et qui soit de l’ordre aussi de la dénonciation de certains comportements et de certaines personnes. »

 Sur la justice et l’inscription du terme “féminicide” dans la loi 
« Les luttes ne sont pas contradictoires les unes avec les autres et il ne faut pas hiérarchiser. »
« Le fait de reconnaitre juridiquement ce type de réalité est pour moi essentiel. Il est certain qu’il faut faire attention aux effets pervers, et ça existe parfois dans le droit : quand on reconnait une nouvelle qualification, elle peut permettre parfois de déqualifier donc il faudra être vigilant. Mais les effets pervers ne doivent pas empêcher les avancées. »
« Il y a un vrai problème de moyens donnés à la justice pour rendre justice réellement. »
« Pour qu’il y ait une justice qui soit juste s’agissant des condamnations des violences sexistes et sexuelles, il faudrait faire comme en Espagne, c’est-à-dire avoir des juges formés. Et pourquoi pas créer des cours spécifiques. »
« Il y a un sujet de classe sociale : la justice n’est pas la même en fonction de la capacité que vous avez de pouvoir vous défendre avec des capitaux économiques et culturels. »

 Sur la cérémonie des César  
« On pouvait avoir l’illusion qu’on était dans un “après” : un après l’omerta, un après loi du silence et le fait que ce n’était plus possible de faire semblant ou de ne pas voir et ne pas prendre au sérieux les enjeux. »
« Il y a une cohabitation entre un parterre de bienpensants qui revendiquent leur adhésion au féminisme, à l’antiracisme et à la lutte contre les inégalités et ; dans le même temps, il y a ceux qui ont rendu possible le fait de primer en son nom propre un réalisateur qui a été condamné pour abus sexuel sur une mineure de 13 ans. »
« La réalité a peu été regardée en face, même pendant cette cérémonie. On a été dans le second degré comme avec Florence Foresti - c’est son job mais ça me met mal à l’aise parce qu’il s’agit de sujets qui doivent être pris au sérieux - et ce chemin par l’humour reste pour moi une forme de déviation, de dépolitisation. »
« Ce qu’ont dit Aïssa Maiga et Adèle Haenel, c’est qu’il n’est plus possible, aujourd’hui, de faire cohabiter des revendications égalitaires et des pratiques qui sont des pratiques d’exclusion. »
« Les monstres sont avant tout ceux qui continuent à faire tourner et fonctionner ce système tout en étant dans des registres de bonne conscience. »
« Le cinéma n’est pas hors société. Comme dans tout lieu d’ailleurs. Il y a des règles à respecter. »
« Il faut que le cinéma cesse de se voir comme un lieu supérieur, comme un lieu hors société, hors application des règles de droit et des règles des droits humains fondamentaux. »

 Sur la dénonciation de puritanisme 
« Le fait d’utiliser le terme de “puritanisme” pour discréditer toute dénonciation de comportements illégaux ou décalés relève d’une facilité de dandy. C’est une facilité parce que c’est faire croire que la liberté s’oppose à l’égalité et inversement. »
« Il est nécessaire de prendre conscience du fait que nous ne serons toutes et tous, chacune et chacun, libres dans l’expression de nos choix et désirs que quand nous seront égaux. »
« Qualifier ceux et celles qui déconstruisent ou qui veulent porter une société qui ne soit pas une société de domination ou de puritain, c’est juste se mettre hors-sujet et faire en sorte de continuer à vivre une vie de privilégié et de dominant sans culpabilité. »

 Sur la place des femmes dans la société d’un point de vue politique, économique et médiatique 
« On voit une persistance de l’exclusion des minorités sociales mais aussi des personnes qui viennent des classes sociales les plus défavorisées, mais aussi des personnes qui viennent des minorités ethno-culturelles, en particulier des personnes musulmanes ou suspectées de l’être, des personnes racisées plus largement. »
« Il y a une reproduction de la surreprésentation de ceux que j’appelle “les frères” ceux à qui ont a donné le monopole de la raison d’être des animaux politiques, des êtres de raison et à qui ont a légitimement appliqué le principe d’égalité et de liberté : c’est-à-dire les hommes blancs. »
« Il faut mettre en place des actions positives pour déverrouiller ce système. On n’a pas le choix de mettre en place des quotas dans les financements, dans les nominations. Pour que ça ne soit pas la reproduction des stéréotypes, ça doit se faire au nom de la déconstruction des discriminations et non pas du fait que les femmes ou les personnes ravisées seraient ou apporteraient autre chose. »

 Sur la réforme des retraites et les femmes 
« Les scientifiques et spécialistes montrent que les femmes vont perdre en moyenne 30% de leur pension de retraite. »
« Les femmes sont déjà des travailleurs pauvres et elles ont une pension de retraite inférieure de 30 à 40% de celle des hommes.
« On qualifie cette réforme d’universelle et de juste alors qu’elle est tout sauf universelle et je ne vois pas en quoi elle serait plus juste alors qu’elle diminue les pensions de retraite des plus pauvres et en particulier des femmes. »
« On n’est même pas dans une ère de post vérité mais une ère de mépris vis-à-vis des diagnostics et des principes. On instrumentalise l’égalité femmes/hommes qui est sensée être la grande cause du quinquennat. »
« Cette réforme est une régression, en particulier pour les femmes. »

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