Accueil | Entretien par Pierre Jacquemain | 10 février 2020

Sibylle Gollac : « La société de classes se reproduit grâce à l’appropriation masculine du capital »

Dans Le genre du capital : comment la famille reproduit les inégalités, les sociologues Céline Bessière et Sibylle Gollaca démontrent que la réforme des retraites va accentuer les inégalités entre les hommes et les femmes. Sibylle Gollac est l’invitée de #LaMidinale.

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UNE MIDINALE À VOIR...

 

ET À LIRE...

 Sur la place des intellectuels et de leur travaux dans la mobilisation 
« On a essayé d’articuler notre travail de quinze ans avec l’enjeu de la réforme des retraites. »
« Ma place [de chercheuse] est avec les autres travailleurs : dans la grève, les manifestations, les assemblées générales, les piquets. »
« Notre tribune [à retrouver sur regards.fr] est une valorisation du travail de long terme que l’on s’astreint à faire. Notre utilité dans la lutte, à mon sens, pour être efficace, c’est en allant sur les piquets de grève et en construisant des modes d’actions communs avec l’ensemble des travailleuses et travailleurs. »
« Notre travail fait partie d’une économie : je suis ici en train de vous parler, sur mon temps de travail. C’est des matériaux que vous [les médias] utilisez au même titre que quand on va à la télévision : on fait vivre BFMTV par exemple. »
« On pourrait réfléchir au sens de la grève sur ces activités et combien on empêcherait les médias de continuer à produire normalement en faisant grève. »

 Sur la réforme des retraites et les femmes 
« C’est un mensonge [que la réforme va profiter aux femmes]. »
« Dans beaucoup de médias critiques, cette question des inégalités hommes/femmes a été soulevée. »
« On sait que les carrières des femmes sont plus heurtées, plus irrégulières : elles travaillent pendant de longues périodes à temps partiel et cessent momentanément leurs activités quand elles ont des enfants. »
« La retraite par points qui tient compte de l’ensemble de la carrière plutôt que des 25 meilleures années pour le privé et des 6 derniers mois pour la fonction publique, est défavorable aux femmes. »
« Cette retraite par points additionne toutes les inégalités qui sont vécues au long de la carrière des femmes. »

 Sur le système actuel des retraites 
« Le système actuel est plus égalitaire parce qu’il ne tient compte que des 25 meilleures années. »
« On peut gommer certaines périodes de cessation d’activité ou de temps partiel. »
« Le système actuel est plus avantageux du point de vue de ce dont on tient compte pour les enfants : pour chaque enfant, il y a l’équivalent de deux ans de cotisations qui sont pris en compte. »
« Avec la réforme, on nous vend le principe d’une majoration de 5% qui pourrait être attribué à la femme ou à l’homme, ou bien ils pourraient se les partager. Ces 5% représentent moins en somme d’argent versée que les trimestres dans le système actuel. Cela pose aussi la question de savoir qui va prendre ces 5% : les trimestres sont pour les femmes - et en réalité ce sont les femmes qui s’occupent le plus des enfants - et les 5%, quand on voir les inégalités de pension entre hommes et femmes qui sont de 38%, on voit mal comment dans un couple les gens se diraient pas que c’est plus avantageux que ça soit les hommes qui prennent les 5%. »
« Il n’y a rien de clair dans le projet de loi pour savoir ce qui est prévu en cas de séparation du couple. »
« Les conditions de négociation des pensions alimentaires, des prestations compensatoires, sont très mauvaises pour les femmes. Elles ont moins d’argent pour se payer de bons avocats et les juges ont du mal à se rendre compte des sacrifices qu’elles ont fait tout au long de leur carrière. »

 Sur la pension de réversion remplacée par la prestation compensatoire 
« C’est irréaliste parce que le gouvernement fait comme si on pouvait mécaniquement dire qu’il n’y a plus de pension de réversion donc on augmente la prestation compensatoire. »
« Le gouvernement oublie que le divorce par consentement mutuel ne passe plus devant le juge autrement dit dans la moitié des divorce la prestation compensatoire est négociée entre conjoints. »
« Les montants des prestations compensatoires sont bas. Il y a des prestations compensatoires dans un divorce sur cinq. La médiane de ces prestations est de 25000€. »
« La plupart du temps, les hommes ne sont pas capables de rémunérer le prix du travail gratuit de leur épouse. »

 Sur les inégalités de patrimoine 
« L’individualisation du patrimoine est le fait qu’aujourd’hui il y a de moins en moins de couple qui sont mariés et le régime par défaut c’est la communauté de biens réduite aux acquêts : c’est à dire que quand le mariage cesse, les époux se partagent leur patrimoine en deux. »
« Parmi ceux qui se marient, il y en a de plus en plus qui sont en régime de séparation de biens : c’est, chacun pour soi avec cette idée que les femmes sont de plus en plus autonomes. Or dans les couples il y a aujourd’hui 42% d’écart de salaire entre hommes et femmes. »
« Les 2/3 du travail des femmes sont du travail non rémunéré contrairement aux hommes, les 2/3 sont du travail rémunéré. »
« Cette inégalité dans le couple se traduit par des revenus moins importants, une épargne moins importante et par ailleurs les femmes reçoivent des héritages différents de ceux des hommes : plus souvent des héritages en liquide et moins souvent des héritages de biens comme des biens immobiliers. Les compensions en liquide qu’elle reçoivent sont souvent sous évaluées par rapport aux biens que reçoivent leurs frères. »

 Sur les inégalités de classe 
« Dans la famille, les inégalités entre les hommes et les femmes sont produites notamment par ce qu’on appelle les stratégies familiales de reproduction. »
« Dans les familles, on a le souci de transmettre un patrimoine familial et ce souci vient justifier des partages inégaux du patrimoine entre frères et soeurs, entre ex mari et ex femme. Il y a du coup une articulation entre les inégalités patrimoniales entres hommes et femmes et les inégalités patrimoniales entre classes sociales. »
« La société de classe se reproduit grâce à l’appropriation masculine du capital. »

 Sur l’alternative à la réforme des retraites 
« Les solutions ne sont pas si simples à trouver parce qu’on vit dans une société ou les inégalités de patrimoine augmentent entre classes sociales et entre hommes et femmes. »
« La part de l’héritage est de plus en plus importante dans l’augmentation des inégalités. »
« Les gens vont de plus en plus avoir à recourir à leur patrimoine pour se soigner, pour éduquer leurs enfants, pour vivre quand ils sont âgés. »
« Les solutions et les réflexions qu’on peut engager c’est de savoir comment on pourrait resocialiser le revenu, augmenter la solidarité entre les hommes et les femmes de différents niveaux sociaux. Ça passe notamment par une reconnaissance du travail gratuit. »
« Le discours sur la responsabilité individuelle - comme l’a développé la ministre Marlène Schiappa - il faut bien se rendre compte qu’en réalité, derrière, c’est la loi du plus fort. »

 Sur le mouvement social 
« L’attitude du gouvernement est très inquiétante : il ne veut pas reculer, il envoie la police. Notre démocratie est profondément remise en cause. »
« Ce qui est enthousiasmant c’est de voir qu’il y a des mouvements sociaux inédits qui se développent : les mouvements des gilets jaunes, les mouvements contre les violences faites aux femmes, les mouvements écologistes. »
« Les femmes sont très mobilisées même si elles ne sont pas toujours très visibles. »
« On se rend compte que parmi les organisatrices, il y a une majorité de femmes mais ceux qui montent à la tribune sont majoritairement des hommes. »

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