Accueil | Entretien par Pablo Vivien-Pillaud | 5 février 2021

Thierry Discepolo : « La cible de George Orwell, c’est l’intellectuel de gauche qui cède aux sirènes du pouvoir »

Les Editions Agone viennent de publier une nouvelle traduction du roman 1984 de George Orwell par Celia Izoard. Quel regard porte-t-on sur cet auteur dans un monde qui, malgré la fin du stalinisme, n’en finit pas de lui donner raison ? Thierry Discepolo, un des fondateurs de la maison d’édition Agone et co-auteur de la postface de l’oeuvre, est l’invité de la Midinale.

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UNE MIDINALE À VOIR...

 

ET À LIRE...

 Sur la nouvelle traduction de "Mille Neuf Cent Quatre Vingt-Quatre" que les éditions Agone publient 
« Il y a un effet de concurrence entre éditeurs. Gallimard a exploité l’œuvre pendant 70 ans : c’est à notre tour de proposer une autre traduction, une autre vision de George Orwell. »
« La traduction du romain de 1950 a fixé dans la langue française, les concepts principaux d’Orwell : le fait que Big Brother est conservé dans sa langue originale alors que Gallimard va le traduire par Grand Frère en 2020, le fait que les concepts de novlangue et de police de la pensée sont devenus parties prenantes du vocabulaire français pour penser notre monde, alors que Gallimard a fait le choix de les modifier en néoparle et mentopolice. »
« Gallimard est le modèle de l’éditeur littéraire : pour moi, en France, il y a un diktat de ce que l’on peut appeler la religion littéraire française, c’est-à-dire une vision très française dans laquelle la littérature est, par définition, apolitique (…). Or, l’une des caractéristiques principales d’Orwell, c’est qu’il voulait faire de la littérature politique un art. »
« Dans la traduction de 2018 [éditée chez Gallimard], la traductrice a tout passé au présent alors que le texte d’Orwell était au passé… comme si le passé était un choix stylistique. Or, ce qu’on découvre en lisant le roman, c’est qu’il écrit au passé parce qu’il parle d’un temps qui est révolu. C’est d’ailleurs la seule touche un peu optimiste du roman (…) : il y a un monde après la dictature 1984. »

 Sur l’accueil de 1984 
« C’est un succès dès sa parution en Angleterre et aux Etats-Unis. »
« La critique va être du côté de ses alliés : la gauche intellectuelle. Mais ces alliés sont aussi ceux qu’il a passé une partie de sa vie à critiquer, notamment sur le point de l’engagement stalinien. »
« La cible d’Orwell, c’est l’intellectuel de gauche qui cède aux sirènes du pouvoir et qui, à cette époque à gauche, était le stalinisme. »
« Sartre était une figure qu’Orwell n’aimait pas (…). Ce qu’Orwell n’aimait pas, c’était la figure de l’intellectuel engagé - où qu’il soit d’ailleurs. Il défendait la littérature comme un art politique mais il refusait qu’on enrôle la littérature dans la politique. »

 Sur la récupération de 1984 par la droite alors même qu’Orwell était proche du Parti travailliste britannique 
« On vit dans un monde dans lequel la gauche passe son temps à s’entre-déchirer entre diverses chapelles (…). A l’époque d’Orwell, c’était une très grosse chapelle qui recouvrait les Partis communistes, soutenus, financés, appuyés diplomatiquement et militairement par l’URSS, qui était en position hégémonique. »
« Orwell commence à devenir anti-stalinien au moment de la guerre d’Espagne : il va s’engager du côté républicain et se retrouver dans un petit parti anarchotrotskiste, le POUM, au sein duquel il va très vite découvrir qu’à l’intérieur du camp républicain, une force minoritaire au début est en train de devenir majoritaire : le Parti communiste espagnol qui fait le choix, appuyé par Moscou, d’éliminer ceux qu’ils jugent être ses concurrents et qui va accuser d’être non seulement des ennemis mais des fascistes, des “hitléro-trostkistes”. Il va d’ailleurs vouloir en témoigner auprès de la presse de gauche mais personne n’en veut (…). C’est ce qui a été fondateur dans ce qui deviendra 1984 : comment est-ce qu’une partie des intellectuels de gauche vont devenir beaucoup plus sensibles à la ligne d’un parti politique qu’à objectivité et à la vérité ? »

 Comment de 1984 une lecture de gauche ? 
« Le livre sortant en pleine Guerre froide, fait que, si tu n’es pas dans un camp, tu es forcément dans l’autre camp : le fait de refuser de s’inscrire dans le camp communiste que lui tient à qualifier de stalinien, le précipite dans l’autre camp. »
« De son vivant, Orwell va tout de suite faire une déclaration publique qu’il va envoyer à des syndicalistes de gauche américains pour leur expliquer que, non, 1984 n’est pas un roman anti-communiste ni qui critique la gauche ou le Parti travailliste au nom du fait qu’il était un socialiste révolutionnaire. Mais la machine de Guerre froide va récupérer 1984, notamment par la CIA comme outil de propagande. »
« 1984 est une critique de l’Etat, des administrations gigantesques, de la déshumanisation des systèmes politiques. »
« Monsieur et Madame Tout-le-monde, lorsqu’ils lisent le roman aujourd’hui, ils ne se posent pas toutes les questions que l’on se pose. Ils découvrent un roman qui critique un monde avec un vocabulaire qui leur parle tout de suite : ce monde est un monde dans lequel les dirigeants trichent, mentent, changent de version des faits selon que ça les arrange. »
« Orwell nous fournit le vocabulaire pour décrire une société de masse et déshumanisé et dans lequel le pouvoir en place change, à son gré, la vérité et les faits - et pas que Donald Trump. »
« Il suffit de rajouter à Covid-19 deux chiffres et cela devient Covid-1984 qui a été taggé un petit peu partout. »
« Les Français qui ont assisté à la communication du gouvernement Macron au début de la pandémie, qu’ont-ils vu d’autre que ce changement de discours permanent sur la vérité ? Au début, les masques ne servaient à rien puis ils servaient à quelque chose. »

 Sur Orwell et la lutte des classes 
« Orwell n’est pas un marxiste : c’est un socialiste non marxiste. »
« Orwell est un patriote - ce qui n’est plus du tout une entrée de gauche aujourd’hui. »
« Dans un essai fameux sur le patriotisme britannique, Le lion et la licorne, Orwell va rappeler que la chose la plus importante pour qu’une société soit vivable, c’est de changer radicalement la société. Il va même aller jusqu’à écrire des phrases qui vont horrifier certains de ses lecteurs : il faut que le sang coule dans Londres pour se débarrasser de la classe aristocrate parasite, il faut brutalement se débarrasser des public schools qui sont les instruments de fabrication d’une société de classes… »
« Orwell n’est pas marxiste au sens des lendemains qui chantent ou du débouché magique de la lutte des classes sur la victoire du prolétariat. »
« Orwell avait des idées très précises sur le monde dont il ne voulait pas : cette société de puissance et de masses. »
« Orwell a cru, au début des années 1940, lorsque l’Angleterre était isolée, que la révolution était possible. Il n’est pas marxiste mais il a vu dans l’Angleterre soumise à la pression de la guerre, la possibilité d’un réveil de la lutte des classes. »

 Sur la pertinence de la référence à Orwell pour décrire le monde d’aujourd’hui 
« Quand un mot a trop de succès, c’est très compliqué : j’utilise assez peu moi-même l’adjectif d’orwellien car je ne suis jamais très sûr de ce que je veux dire moi-même et encore moins de ce qui va être compris en face. »
« Il y a une manière pertinente d’utiliser Orwell aujourd’hui, c’est pour parler de la langue. »
« Chaque fois que l’on se retrouve pris dans des situations où les médias dominants avec leurs éléments de langage qui sont issus pour partie des techniques de management et de la soumission aux décisions gouvernementales, Orwell nous offre un vocabulaire pour décrire ce qu’il se passe. »
« Orwell nous fournit le rappel des évidences et des valeurs communes en face d’un pouvoir qui impose. »
« Le simplisme apparent de la vision du monde d’Orwell [basée sur l’évidence partagée que 2 et 2 font 4], rencontre le cœur du travail d’Agone sur cet auteur car il commence non pas dans la littérature mais en philosophie. »
« On a beaucoup plus utilisé comme penseur philosophe que comme penseur littéraire. »
« Le premier ouvrage avec lequel Jean-Jacques Rosat arrive à Agone pour parler d’Orwell, c’est un ouvrage de James Conant, un philosophe américain, qui s’appelle “Orwell ou le pouvoir de la vérité” : cette analyse est essentiellement construite sur une critique de l’analyse de Richard Rorty qui en avait une interprétation postmoderne. Pour faire vite, on peut voir dans le personnage de O’brien, le philosophe post-moderne par excellence, celui qui défend la philosophie relativiste. »
 
 Sur le rapport à la nature d’Orwell dans 1984 
« Les seuls moments de lumière dans le roman sont des moments où Winston quitte la ville pour mener son idylle avec Julia dans la nature - mais pas la nature sauvage, juste les abords d’une ville avec des rivières, quelques arbres et un peu d’herbe. »
« La spécialité de l’intellectuel citadin, c’est de railler cette vision simpliste de la nature. »
« C’est toute la vision anti-tech d’Orwell (…). On retrouve chez Orwell la critique du progrès de manière assez précise. »
« Orwell avait observé qu’on vivait dans un monde dans lequel l’idéologie du progrès était une idéologie qui nous faisait vivre dans un monde qu’il jugeait invivable, où l’acier et le béton dictaient notre quotidien. Je ne crois pas qu’il soit naïf de dire que l’on vit aujourd’hui dans l’héritage de ce qu’Orwell n’a même pas connu, à savoir les fameuses Trente Glorieuses qui, au nom du progrès, ont fabriqué un monde qui, comme le dirait Orwell, les écologistes et les anti-industrialistes, est invivable. On vit dans un monde qui est de moins en moins proche de la nature mais surtout de moins en moins proche de mener une vie vivable. »

 Sur les alternatives envisagées par Orwell 
« Il ne voulait pas d’un Etat centralisé mais il était clairement anticapitaliste. On peut vouloir une société libérale sans qu’elle soit capitaliste. »
« La critique principale d’Orwell des intellectuels communistes, c’est qu’une société libérale est déterminante pour sauvegarder un monde vivable mais aussi des possibilités comme la création, notamment artistique (…). Un des dégâts principaux d’une société totalitaire, c’est qu’elle rend impossible toute possibilité de création artistique. »

 Sur le totalitarisme des GAFAM  
« Il est évident que si modernité du roman 1984 il y a, c’est dans le parallèle avec la société d’aujourd’hui. »
« Dans la traduction, on s’est amusé à redessiner Big Brother : il n’a plus la moustache de Staline et la mèche d’Hitler mais le crâne chauve de Bezos et l’allure sportive de Zuckerberg. »
« Les motifs et les couleurs de la couverture de l’édition de 1984 par Agone sont ceux des GAFAM. On a délibérément tourné le dos au rouge et au noir des éditions précédentes. »

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