Accueil | Entretien par Pierre Jacquemain | 20 mai 2020

Thierry Robert : « Nous arrivons à la fin des stocks alimentaires en Seine-Saint-Denis »

Le Secours populaire français vient de publier un bilan de la situation sociale, deux mois après la crise du coronavirus, dans lequel on parle de « tsunami » de la misère. Pour en parler, Thierry Robert, directeur général de l’association, est l’invité de la Midinale.

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UNE MIDINALE À VOIR...

 

ET À LIRE...

 En cette période de sortie de près de deux mois de confinement, quels sont vos principales observations ? 
Pendant la période du confinement, on a accueilli des gens qui n’étaient jamais venus frapper aux portes d’associations, comme le Secours populaire français. Sur les 1.270.000 personnes qui sont venus nous voir pendant ces deux mois, 45% sont des personnes que nous ne connaissions pas auparavant – qui n’avaient jamais sollicité aucune aide – et qui n’avaient jamais été identifiées comme des personnes vivant dans la pauvreté ou la précarité. Une partie de ces personnes ont basculé dans la pauvreté pendant le confinement et nous craignons que ça soit encore le cas aujourd’hui et dans les mois qui viennent. Avec les licenciements prévisibles des semaines à venir, on craint qu’une grande vague supplémentaire s’ajoute à celle déjà enregistrée avec des situations dramatiques pour de nombreuses familles en France et en Europe.

 Les dernières palettes de denrées alimentaires pour la campagne 2019-2020 seront distribuées aujourd’hui au Secours populaire de la Seine-Saint-Denis. Ça veut dire quoi ? Que vous arrivez au bout de vos capacités ? 
Ça veut dire qu’aujourd’hui, nous avons un dispositif important sur lequel nous nous battons depuis plusieurs mois, qui est un dispositif européen – le FEAD, le fonds européen d’aide alimentaire aux plus démunis – et qui est menacé dans sa mise en œuvre. Aujourd’hui, nous arrivons à la fin des stocks FEAD, en particulier en Seine-Saint-Denis qui est un département très touché par cette crise sanitaire. Nous faisons appel aux dons pour démultiplier les achats afin d’acheter de nouveaux produits frais et les distribuer aux familles en difficulté. Nous nous adressons aussi au gouvernement qui a débloqué une première aide et que nous allons engager. Nous continuons à alerter les pouvoirs publics sur les aides d’urgences afin de maintenir l’aide alimentaire et les dispositifs existants qui sont d’ailleurs largement insuffisants compte tenu de l’augmentation significative de la pauvreté.

 Ce matin, le ministre de l’agriculture a expliqué que les consommateurs devront faire des efforts budgétaires pour manger mieux. Qu’en dites-vous ? 
Pour faire des efforts dans un budget, faut-il déjà avoir un budget. En tant qu’acteur de la société civile, avec nos bénévoles sur le territoire et nos 1.300 relais de solidarité, nous nous efforçons d’accompagner les familles dans ce sens mais, encore une fois, il faut que les moyens suivent. La solidarité des citoyens est bien présente. Nous avons eu 5.000 bénévoles en plus pendant la période de confinement donc nous n’enregistrons pas une baisse de la générosité, bien au contraire. 25% d’entre eux sont des jeunes. Il existe une véritable solidarité populaire des citoyens, des restaurateurs, des artisans mais il faut absolument que les pouvoirs publics viennent en appui de cet élan de générosité.

 Depuis la fin de l’ISF, les associations et autres ONG ont énormément perdu en donateurs. Vous, vous plaidez pour un retour de l’ISF ? 
Il faut savoir que les associations n’étaient pas touchées par les mesures de l’ISF puisqu’elles ne le percevaient pas. Seules les fondations étaient concernées. S’il devait y avoir un retour de l’ISF, il faudrait que les associations comme les nôtres puissent en bénéficier. C’est au législateur de prendre les mesures nécessaires pour nous soutenir. Il est important de noter qu’en France, il y a une véritable solidarité populaire et citoyenne et qui mérite d’être beaucoup plus soutenue et accompagnée qu’elle ne l’est jusqu’à présent.

 La crise sociale est déjà bien présente. Vous en êtes les témoins depuis plusieurs semaines. Et pourtant, la crise s’annonce plus sévère encore à la rentrée de septembre. Avec le chômage qui risque s’accélérer. Comment vous y préparez-vous ? 
En invitant les pouvoirs publics à nous soutenir davantage. Nous réfléchissons aussi en interne aux formes de solidarité que nous pouvons développer. À commencer par cet été parce que si nous pensons évidemment que la rentrée de septembre sera particulièrement difficile, il faut aussi s’organiser pour la période estivale. Nous allons organiser ce qu’on appelle les « journées de bonheur » pour les enfants et les familles qui auront besoin de sortir, découvrir un musée ou faire du sport, dans le respect des règles de sécurité sanitaire. Le soutien matériel et financier de toutes celles et de tous ceux qui le peuvent nous sera très précieux. C’est cette puissance-là qui fait aussi qu’en tant qu’aiguillon des pouvoirs publics, nous faisons réagir la puissance publique à la nécessité de soutenir les plus défavorisés d’entre nous.

 Le fonds de dotation européen, de 500 milliards d’euros, proposé par Angela Merkel et Emmanuel Macron pour aider les régions et les secteurs les plus touchés, est-il de nature à vous rassurer ? 
C’est un plan qui entrouvre une porte qui va nous permettre sur l’ensemble du continent européen de faire valoir les besoins de nos associations et d’activer des fonds notamment afin d’apporter la solidarité auprès des enfants qui sont les premières victimes de cette augmentation de la pauvreté et de la précarité. Et sur le plan alimentaire, du décrochage scolaire, de l’accès aux loisirs et au sport, il y aura beaucoup à faire dans les semaines et les mois qui viennent. On veut s’appuyer sur ce fonds pour aller encore plus loin sur la demande de ressources nécessaires de nos activités de solidarité.

 Vous êtes un observateur de terrain et de l’évolution de la situation sociale de notre pays. On a tous encore en tête la mobilisation des gilets jaunes. Est-ce qu’il faut s’attendre à des révoltes populaires plus importantes encore, selon vous ? 
Nous ne le souhaitons pas évidemment parce que ça n’est pas par la violence qu’on règlera les problèmes et notre rôle à nous, c’est justement d’être un acteur social important qui permette de faire rayonner le vivre ensemble et le lien social. C’est ce que l’on s’emploie à faire chaque jour avec les 80.000 animateurs bénévoles de notre réseau. On voit bien que cette précarité grandissante, que cette situation où les populations basculent de la précarité à la pauvreté, n’est pas éloignée des problématiques rencontrées il y a un peu plus d’un an avec les gilets jaunes.

 Je pense aussi à la situation dans les outremers. Comment s’organise la solidarité en Guadeloupe, en Guyane ou à Mayotte où la situation semble explosive ? 
On travaille avec des partenaires en outremers, avec des associations avec lesquelles nous sommes en confiance. Elles mènent des actions similaires aux nôtres, principalement sur le plan alimentaire et l’accompagnement social.

 Dans le contexte que l’on traverse, l’accès aux soins est décisif. Or on le sait, pour plusieurs populations, je pense notamment aux sans-papiers, cet accès est rendu compliqué. Est-ce qu’il faut les régulariser – comme l’ont fait le Portugal ou l’Italie qui s’apprête à le faire – afin qu’ils bénéficient de ce droit élémentaire qu’est la santé ? 
Tout ce qui favorise la santé et le bien-être de l’être humain, nous y sommes favorables. Et nous encourageons tout ce qui peut être pris en compte, la souffrance des personnes qui viennent – pas nécessairement de leur propre fait – sur des territoires comme le nôtre. Leur accueil inconditionnel pour nous est essentiel et c’est ce que nous pratiquons dans nos permanences d’accueil et de solidarité.

 Qu’on comprenne bien la tonalité de votre propos : vous tirez aujourd’hui la sonnette d’alarme sur la situation sociale en France ? 
On est déjà dans la catastrophe et on n’a pas d’espoir que les choses s’améliorent dans la situation actuelle. Notre appel, c’est d’alerter l’ensemble des acteurs. Nous ne sommes pas là pour penser que la misère doit perdurer. On voit, à travers ce que nous faisons, qu’il est possible de sortir la tête de l’eau des gens, de leur apporter le bien-être et tout ce dont un être humain a besoin pour vivre et pas seulement survivre et cet espoir on le vit et on le porte tous les jours parce que nous agissons dans ce sens. On a des gens autour de nous qui sont passés par le Secours populaire et qui savent combien cette aide leur a été précieuse dans leur vie.

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  • "C’est le moment de faire des affaires en Bourse", dirait Mme Agnès Pannier-Runacher, secrétaire d’état au ministère de l’industrie et de la finance.

    Roland Richa Le 20 mai à 14:22
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