Accueil | Entretien par Pablo Vivien-Pillaud | 19 février 2021

Vanessa Codaccioni : « La lutte contre le terrorisme permet de banaliser la délation de tous par tous »

La gouvernance néolibérale est en train de remodeler notre rapport au pacte de sécurité entre l’Etat et la population en faisant de chacun de nous des entrepreneurs de notre sécurité. Pour en parler, Vanessa Codaccioni, maitresse de conférence à Paris-8, spécialiste de la justice pénale et de la répression, autrice de « La société de vigilance » aux éditions Textuel.

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UNE MIDINALE À VOIR...

 

ET À LIRE...

 Sur la société de vigilance 
« Lorsqu’Emmanuel Macron a parlé de société de vigilance, il a rajouté qu’il fallait les déviations, les petits gestes qui éloignent de la République - et que c’était aux fonctionnaires et à la Nation de faire cela. C’est clairement un appel à l’auto-surveillance et à la délation. »
« Les appels à l’auto-surveillance et à la délation ont toujours existé, en temps de crise ou de guerre. »
« L’anti-terrorisme permet de banaliser et de rendre ordinaire l’autosurveillance et la dénonciation. »

 Sur la société de délation 
« Ce sont les discours d’appels à la délation qui l’emportent parce qu’après chaque attentat, on remet en cause les services de renseignements en affirmant qu’ils ne sont pas capables de récolter suffisamment d’information par le bas… Le terroriste se cache au sein de la population, il faut donc utiliser les yeux et les oreilles des citoyennes et des citoyens pour aider l’Etat à débusquer, selon les mots de George Bush, les terroristes. »
« La plupart des dénonciations qui sont faites, sont des dénonciations malveillantes ou calomnieuses : sous l’état d’urgence en France, pendant un an, il y a eu des centaines de fausses dénonciations qui ont été émises par des ex-conjoints, des voisins ou des collègues de travail. »
« Ce n’est pas grave que les gens disent quelque chose de faux : pour les instituions de l’Etat, l’important, c’est que les gens disent quelque chose - même si c’est faux. Parce que cela légitime la répression et cela crée du lien entre la population et la police. »

 Sur le racisme 
« Il y a une auto-alimentation des phénomènes. Les pouvoirs publics vont appeler à surveiller certains groupes : les migrants, les Roms, aujourd’hui en particulier, les musulmanes et les musulmans. D’un côté, cela va nourrir les préjugés et les stéréotypes racistes d’une partie de la population et de l’autre, cela va les légitimer avec des effets potentiellement très graves, notamment des violences physiques - c’est pour cela qu’il y a des actes islamophobes après chaque attentat. »
« L’Etat impulse des formes de regards racialement orientés qui vont produire des sentiments négatifs sur certaines cibles. Le racisme s’en nourrit tout autant qu’il en est le produit. »
« L’objectif est de pouvoir réprimer davantage certaines cibles prédésignées - les supposées musulmanes et musulmans, les militants ou d’autres. »
« A la police et aux agents des renseignements, se superposent d’autres regards sécuritaires qui sont ceux de la population. Si bien que les cibles, c’est-à-dire les victimes de ce système-là, se sentent doublement épiés, surveillés et discriminés par l’Etat et par une partie de la population. »
« Cela produit aussi un phénomène d’insécurisation mutuelle : une partie de la population se sent mise en danger par des cibles qui, elles aussi, se sentent mises en danger la population qui les surveille et les dénonce. Cette insécurisation mutuelle rend le contrôle de l’Etat plus simple car cela isole et empêche les luttes communes. Nous sommes tous devenus perméables, comme le dirait Michel Foucault, à la gouvernementalité par la peur. »

 Sur la responsabilité des politiques 
« Les hommes et les femmes politiques sont responsables à des degrés divers : soit ils disent que le terrorisme, c’est l’islam, ce qui est une manière de stigmatiser et de criminaliser l’islam. Soit ils vont dire que les musulmanes et les musulmans sont un problème, une menace, et ce, dès l’école maternelle. »
« Dans le cadre de la lutte antiterroriste, l’école, comme d’autres institutions comme l’université, est conçue comme un lieu d’investissement sécuritaire : un instrument de lutte contre la radicalisation. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si après le discours d’Emmanuel Macron post-attentat à la préfecture de Paris, les membres du personnel de l’université Cergy-Pontoise, ont reçu une grille de signaux faibles de radicalisation pour dénoncer les membres de l’université qui porteraient une djellaba, s’absenteraient aux heures de prière… »
« L’école a été construite comme un lieu stratégique où doivent se repérer les signes de radicalisation dès l’enfance. Ca remplit une fonction punitive au sens de répressive mais cela renvoie aussi à la criminalisation de l’enfance. »
« Le signalement à l’école devient central : après l’attentat de Charlie Hebdo, du Bataclan ou de Samuel Paty, beaucoup d’enfants avaient été signalés pour ne pas avoir respecté la minute de silence. »
« Il y a une volonté de faire rentrer la police dans l’école et que les professeures et professeurs remplissent des fonctions d’agents de services de renseignements, surveillent leurs élèves et les dénoncent. Et ça vaut aussi à l’université - même si c’est moins le cas en France où elle est considérée comme une mauvaise élève dans la lutte contre la radicalisation. »
« Ce n’est pas par la dénonciation et l’auto-surveillance mutuelle à tout-va qu’on va y arriver. Au contraire, cela alimente des haines sécuritaires. »

 Sur notre société - panoptique 
« Aujourd’hui, nous sommes les prisonnières et les prisonniers du panoptique de Bentham dans la mesure où nous sommes surveillés par l’Etat. »
« En ce qui concerne la surveillance latérale, c’est-à-dire de nous toutes et tous entre nous, on n’est plus dans un panoptique mais dans un synoptique où certaines cibles sont sur-surveillées par l’Etat et par la population. »
« Les agents de services de renseignement passent beaucoup de temps sur internet pour chercher des informations : des informations que l’on donne nous mêmes peuvent donc être utilisées contre nous. »
« Les sociétés privées et marchandes ont un rôle très important dans l’avènement de la société de vigilance : les réseaux sociaux et les moteurs de recherche qui nous poussent à traquer le mensonge chez l’autre. »
« Il y a un marché de la suspicion qui nous incite à devenir des espionnes et des espions avec la vente de détecteurs de mensonge portable, des caméras pour surveiller la nounou, des puces pour mettre dans le cartable des enfants… »
« La plateforme PHAROS a récolté 36.000 signalements juste après les attentats du Bataclan. »
« Et le principal, dans ces signalements, ce n’est pas de dire la vérité mais de dire quelque chose parce que ca fait participer à la répression et c’est ce que veulent les agents de l’Etat aujourd’hui. »
« Il y a une différence entre la dénonciation de faits improbables, dans le futur et imposée par l’Etat, et le signalement de violences sexuelles sous-estimées par l’Etat. »
« Il y a un marché de la vidéosurveillance avec des sociétés qui se font beaucoup d’argent. »
« La gouvernance néolibérale fait de chacun de nous des entrepreneurs de notre sécurité en déresponsabilisant l’Etat. »

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