Accueil | Entretien par Pablo Pillaud-Vivien | 25 mai 2020

Youcef Brakni : « Il devrait y avoir des milliers de Camélia Jordana pour dénoncer le racisme dans la police »

Samedi soir, dans On n’est pas couché, la chanteuse Camélia Jordana a dénoncé, en partant de sa propre expérience, le racisme dans la police. Le ministre de l’Intérieur Christophe Castaner lui a répondu via Twitter, en dénonçant des « propos mensongers et honteux qui alimentent la haine et la violence ». Le syndicat de policiers Alliance a annoncé saisir le procureur de la République. Le point avec Youcef Brakni, militant antiraciste et membre du Comité Adama.

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UNE MIDINALE À VOIR...

 

ET À LIRE...

 Sur la séquence de dénonciation de la violence de la police par la chanteuse Camélia Jordana dans On n’est pas couché 
« Camélia Jordana n’a fait que répéter ce que disent les familles de victimes, les militants contre les violences policières et les militants des quartiers populaires depuis 40 ans dans ce pays. La différence avec auparavant, c’est que maintenant, c’est dit par des personnes qui ont accès à la télévision et au champ médiatique. »
« Camélia Jordana est un grand soutien du Comité Adama. »
« Camélia Jordana a porté cette parole dans une grande émission de télévision mais elle l’avait déjà fait dans le cadre de meetings, notamment en soutien à Assa Traore en décembre. »
« Le fait que Camélia Jordana ait accès à une grande émission vue par des millions de personnes et que son discours entre dans le débat public. Ca, pour Christophe Castaner, c’est impardonnable, il faut réprimer. »
« Les syndicats de police ont un pouvoir énorme : aujourd’hui, le ministre de l’Intérieur Christophe Castaner s’est exécuté et à du se précipiter pour prendre la parole en disant n’importe quoi. »
« Nous avons lancé le hashtag #MoiAussiJaiPeurDevantLaPolice qui est déjà en top tweet et nous avons des milliers de témoignages qui vont dans le même sens. »
« Ce qu’il se passe dans les grandes chaînes comme BFMTV ou CNEWS est éloquent : on invite Manuel Valls pour commenter la séquence. »

 Sur la violence de la police 
« Notre système politique, c’est-à-dire aujourd’hui le macronisme, ne peut tenir qu’avec la police. »
« Il y a eu la répression de décembre 2018 au moment des actes 1, 2 et 3 des gilets jaunes, notamment sur les Champs-Elysées puis le déploiement militaire dans les rues de Paris, c’est-à-dire une politique de la terreur par la police : on comprend bien qu’ils ne peuvent pas lâcher la police. »
« Depuis Nicolas Sarkozy, il y a eu une accélération de la prise de pouvoir des syndicats de police qui sont devenus très influents. »
« A la fin du mandat de François Hollande, des policiers ont manifesté cagoulés et armés la nuit pour obtenir une loi de légitime défense – que les militants de l’immigration appellent un permis de tuer : quand un policier vous tire dessus et qu’il vous tue, il peut dire devant le tribunal, s’il y va, “légitime défense”. Ce permis permet à la police de faire ce qu’elle veut. Et François Hollande a cédé face à des bandes armées et cagoulées. »
« Ce qui est positif, c’est qu’en face, on voit Camélia Jordana qui ne se démonte pas, qui est prête à riposter et qui propose même une sorte d’octogone politique avec Christophe Castaner où elle propose de le défier en direct sur le plateau télé de son choix (il peut même aller à domicile à BFMTV). »
« Il y a une volonté de judiciariser le débat, comme pour Assa Traore : dès qu’elle a prononcé le prénom et le nom des gendarmes, elle est mise en en examen. De même, le groupe de rap La Rumeur avait été attaqué par le ministre de l’Intérieur de l’époque Nicolas Sarkozy parce qu’ils avaient dit la même chose que Camélia Jordana. Pareil pour le Mouvement de l’immigration et des banlieues (MIB)… »

 Sur l’exigence de justice suite à des cas de violences policières 
« On a une exigence de justice immédiate : le système judiciaire et policier est organisé pour que les familles de victimes (je parle de morts là, pas de personnes tabassées) pour qu’elles ne puissent pas avoir une explication comme tout citoyen devant un tribunal. »
« Les gendarmes, par exemple ceux qui ont tué Adama Traoré, doivent pouvoir s’expliquer devant un tribunal et devant toute la société sur les raisons qui font qu’un citoyen français est mort entre leurs mains. »
« On peut penser l’après-police et revoir les doctrines de maintien de l’ordre mais d’abord on a besoin de justice tout de suite. »
« Dans les quartiers populaires, il y a des gens qui sont tués pour ce qu’ils sont et pas pour ce qu’ils font. Ils ne sont même pas dans une action d’être en opposition à la police – ce qui n’est pas en soi condamnable : Adama Traoré était sur son vélo avec une chemise à fleurs, un béret et un short, tranquille. Mais il finit asphyxié par trois gendarmes. »
« Comme dit Assa Traoré, Adama est mort sous le poids de trois gendarmes et d’un système. »
« Quand la France est condamnée pour contrôle au faciès, quand le Défenseur des Droits Jacques Toubon (à chaque fois, on le ressort, c’est notre joker parce que c’est tellement énorme dans la mesure où c’est un mec de droite) dit que les personnes noires et arabes ont 20 fois plus de chances d’être contrôlés et quand on sait que la plupart des morts entre les mains de la police partent d’un contrôle d’identité arbitraire qui n’est basé que sur la couleur de la peau, comment ne peut-on pas dire qu’il y a un problème de racisme dans la police ? »
« Quand on voit des vidéos où des policiers parlent de “bicot qui ne sait pas nager” et qu’on renvoie aux phrases de Maurice Papon, un collaborateur au régime de Vichy, celui qui a donné l’ordre de tirer à balles réelles sur des manifestants pacifiques rue de Paris, ce n’est pas rien. »
« Quand on entend des policiers dire “fils de pute” ou “bougnoule“ dans une vidéo, on considère ça comme quelque chose de normal : mais qu’est-ce qui se passe ?! »
« Il devrait y avoir des milliers de Camélia Jordana. Cela devrait susciter une indignation massive. Pourquoi n’y a-t-il pas plus d’artistes ou de personnalités politiques qui vont dans le cœur du sujet ? Il y a un problème de racisme systématisé et institutionnalisé dans la police. »

 Sur ce qu’il faut faire pour lutter contre les violences policières 
« Il faut une autre police et surtout une autre manière de former la police. »
« Il faut revoir la doctrine du maintien de l’ordre, notamment celle d’aller au contact ou d’utiliser des armes comme le LBD. »
« Il faut démanteler certaines brigades comme les BRAV (Brigades de répression de l’action violente) qui sont des héritages de certaines brigades nord-africaines pendant la période coloniale. »
« C’est un peu comme le sexisme ou les féminicides : si jamais il y a une impunité, on n’arrêtera jamais les meurtres de femmes. Or, notre société patriarcale tend à cette impunité totale : une femme qui porte plainte contre son mari, on ne prend pas sa plainte ! »
« S’il y a impunité, le système perdure et il y a continuité. »
« Avant même de penser une autre société, si jamais il y a une impunité (et on le sait que les forces de l’ordre se sentent impunissables : on le voit sur les vidéos quand ils regardent la caméra, qu’ils rigolent…). »
« Tant que les policiers et les gendarmes ne seront pas condamnés à des lourdes peines, ils continueront à dire bicot et à rigoler. »
« On a vu une vidéo dans laquelle un homme se faisait perforer l’anus par une matraque sur 10cm par des policiers qui continuent à travailler ! Et si on dit que Theo Luhaka a été violé, on se fait attaquer en justice. »

 Sur le confinement et les violences policières 
« Le confinement n’a pas forcément accentué la violence de la police mais il y a surtout eu plus de vidéos parce que les gens étaient chez eux et filmaient de leur balcon. »
« Avec le confinement, la police s’est concentrée de manière violente sur les quartiers populaires. »
« Il y avait des endroits où on ne voyait pas la police du tout comme dans les centres-villes où pourtant, le confinement n’était pas respecté alors même qu’il y a eu une surconcentration dans les quartiers populaires. »
« Il y a eu un défoulement de la police : la police qui rit, les cris horribles des victimes, notamment dans cette vidéo d’un jeune aux Ulis. »
« Dans les périodes de crise, le réflexe, c’est d’aller taper les plus faibles, les plus dominés et d’en faire des boucs-émissaires. »
« Il s’agit d’un préjugé raciste et colonial qui consiste à penser que les habitants des quartiers populaires, c’est-à-dire les populations noires et arabes diffusent le virus et sot responsables de la maladie. C’est un préjugé raciste de base. »
« A Château rouge (à Paris), on a vu des mères de famille plaquées au sol et violentées. »
« A Aubervilliers, Ramatoulaye, une jeune mère de famille qui descend de chez elle pour faire ses courses pour nourrir son bébé, se retrouve en sang, tasée, tabassée. Quel est son crime ? On ne sait pas. C’est juste le fruit d’un préjugé raciste sur ces populations. »

 Sur l’islamophobie et Michel Onfray 
« L’islamophobie est un racisme qui touche les personnes qui sont considérées comme musulmane à tort ou à raison. »
« Pendant la période coloniale, les habitants de l’Algérie étaient appelés les musulmans. Il y avait une sorte de racialisation. »
« Comme Jean-Paul Sartre disait que c’était l’antisémitisme qui faisait le juif, c’est le discours colonial que l’on a sur certaines populations qui fait que l’on a une racialisation de la religion musulmane. »
« Michel Onfray est devenu assez clairement un suprématiste blanc en disant que la religion la plus à craindre est l’islam et en ajoutant avant que son problème n’est ni avec le christianisme ni avec le judaïsme parce que ce seraient des religions éteintes… »
« Michel Onfray tient des discours islamophobes et voit les musulmans comme une race qu’il faut dominer, écraser voire, au bout de son processus idéologique et quand on le voit avec Philippe de Villiers, aboutir à une épuration ethnique. »
« Pour Michel Onfray, on est forcément dans un complot parce qu’il pense que les populations musulmanes sont coordonnées entre elles avec un plan caché depuis des siècles, en se basant sur la Taqîya, c’est-à-dire faire semblant de ne plus être musulman. »
« C’est un peu comme si on était en train d’ourdir un complot mondial contre Michel Onfray : on se lève le matin et, par télépathie, on se connecte tous à 1 milliard et demi de personnes pour faire ce complot. »
« Aujourd’hui, la cible de Michel Onfray, c’est la gauche : il faut la cliver de l’intérieur. D’où le fait qu’Henri Pena-Ruiz de la France insoumise l’ait rejoint dans sa revue Front Populaire. »
« L’objectif, c’est de faire en sorte qu’il n’y ait pas un mouvement antiraciste qui prenne en compte la question de l’islamophobie qui émerge au sein des partis de gauche. »
« La Marche du 10 novembre contre l’islamophobie a réveillé chez Michel Onfray une panique : il y a la France insoumise, la CGT, EELV, le PCF… même si, à l’intérieur, il y a eu des clivages, ce que l’on a retenu, c’est que tous les partis de gauche étaient là-bas. Yannick Jadot ou Fabien Roussel peuvent dire ce qu’ils veulent, ce qu’on a retenu, c’est la logos et les gens qui représentaient leurs mouvements respectifs. »
« Ce qui est drôle, c’est que le nom de la revue de Michel Onfray, Front populaire, fait référence au Front populaire de 1936 qui était une réaction aux grands mouvements d’extrême droite de l’époque avec notamment les ligues qui n’étaient pas loin de prendre le pouvoir. Et la gauche, en réaction, s’est décidée à ne plus négliger ces questions-là, notamment l’antisémitisme et s’est unie. J’espère que la gauche actuelle ne tombera pas dans le piège de Michel Onfray, même si je suis assez sceptique, et qu’elle dira que le racisme fait partie de ses combats. »

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