Accueil | Entretien par Pablo Vivien-Pillaud | 2 avril 2021

Yves Citton : « La gauche devrait aller voir du côté des pensées mineures qui sont aujourd’hui les plus vivaces »

Quoi faire politiquement quand on est de gauche et qu’on a l’impression que tout fout le camp ? Yves Citton, auteur de Faire avec : conflits, coalitions, contagions aux éditions Les Liens qui Libèrent, est l’invité de #LaMidinale.

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UNE MIDINALE À VOIR...

 

... ET À LIRE

 Sur le casse du siècle  
« Le casse du siècle, ce sont des gens qui s’enrichissent de façon disproportionnée. »
« La casse du siècle, c’est à la fois le néolibéralisme et la crise écologique, deux versants d’une même réalité. »
« Le capitalisme financier nous fait foncer dans un mur écologique avec des questions de biodiversité, de virus, de dérèglement climatique qui vont restreindre nos perspectives de croissance et de richesses. »
« On doit craindre que les plus riches et les plus privilégiés vont s’accrocher à leurs richesses et que ce sera les pauvres qui paieront la facture. »
« Il y a un rétrécissement des ressources que l’on pompe de la nature. C’est la fin de la cheap nature, la nature à bon marché. »
« Les restrictions des ressources vont forcer pas mal de gens à se serrer la ceinture : soit les riches se la serreront mais ça ne se fera pas tout seul et on aura besoin de mouvements sociaux, soit ils vont réussir à ne pas le faire comme ils ont réussi à le faire pendant 30 ans et ce sont les autres à qui l’on serrera la ceinture et là, ça va péter - et ils ont raison. »

 Comment (cesser de) se battre ? 
« La littérature, c’est s’habituer au fait qu’il n’y a pas une vérité ou un sens à tirer des choses : il faut toujours regarder sous plusieurs angles. »
« Il y a des gens qui se battent et ils le font pour de très bonnes raisons. Sauf que récemment, les gens qui se battaient de mon côté, c’est-à-dire la gauche, ont passé autant de temps à se battre entre eux que contre la droite ou le capitalisme. »
« Le mot “se battre” est bizarre : il peut à la fois dire qu’on combat quelque chose, des ennemis, mais cela veut aussi dire s’autoflageller. »
« Si on est dans une situation aussi calamiteuse du point de vue des inégalités sociales et du point de vue écologique, c’est en grande partie parce que les forces écologiques et de gauche se sont battus dans le mauvais sens, c’est-à-dire entre elles. »

 Sur la nécessité de faire avec 
« C’est très bien qu’il y ait des dissensus et des désaccords mais sur ce qu’il faut faire, il peut y avoir un accord. »
« On n’a pas assez mesuré l’urgence de faire quelque chose rapidement. »
« La Convention citoyenne sur le climat, c’était assez beau comme expérience : des gens se sont réunis et se sont assez facilement mis d’accord et rapidement, ont réussi à proposer des mesures de bon sens - peut-être pas suffisantes mais c’est une base de dialogue. »
« Il ne s’agit de se mettre d’accord sur ce que sont l’universalisme ou les droits de l’homme mais des choses à faire pour des questions climatiques. Ce genre de consensus minimal, on peut le créer. »
« On pourrait prendre une boussole dans les négociations au sein de la gauche qui est de valoriser le mineur en tant que tel. Il faut distinguer le mineur des minorités : le mineur n’est pas une réalité statistique. C’est plutôt des attitudes qui font que l’on est à l’écart de la norme mainstream ou étalon. »
« C’est du côté des pensées mineures qu’il y a une vivacité, une urgence et des revendications qui vont dans le sens de la justice : LGBT, féministes, antiracistes, végan… Il y a des côtés extrêmes qui peuvent être agaçants quand on regarde ça d’un oeil extérieur mais ce genre de militance pousse des choses dans l’intérêt commun. »

 Sur nos adversaires 
« Pour moi, le premier des conflits, c’est contre les Républicains - au sens américain. »
« Je ne comprends pas comment on pourrait soutenir les Républicains américains. »
« En France, des gens qui s’appelaient autrement, on choisit de s’appeler Les Républicains. Ca clarifie les choses. Et leurs agendas comme leurs idées politiques sont à combattre. »

 Sur l’état actuel de notre démocratie 
« Pour moi, ce n’est pas en mettant un bulletin de vote dans l’urne que l’on change le monde. »
« Pour la présidentielle 2022, il me semble que la droite sera divisée : je ne crois pas à l’alliance Le Pen-Macron ou LR-Macron. Si ceux que l’on pourrait appeler la gauche avec toutes les déceptions ou les dégoûts de certains pour d’autres comme François Hollande, arrivent à se réunir, il est presque garanti que l’on pourrait arriver à un pouvoir présidentiel ou parlementaire. Dès lors, il y a toute une série de choses que l’on pourrait faire passer en force. Comme ce que Joe Biden essaie de faire - même si pas assez. »
« Je préfère quand même avoir Joe Biden à la tête des Etats-Unis que cette ordure de George Bush ou Donald Trump. Certes, il ne va pas faire la révolution ou abolir le capitalisme mais ça sera un petit moins pire. »
« Une fois qu’on aura ça en France, ça n’aura pas résolu le problème : il faudra faire des manifestations dans les rues ! »

 Quelle place pour le mensonge en politique ? 
« Il fut un temps, il y avait quelque chose qui s’appelait un programme où on se mettait d’accord sur des choses communes minimales qu’on essayait ensuite d’implémenter. »
« La réalité doit faire pression : pas seulement des gens qui descendent dans la rue mais hier, c’était le jour le plus chaud d’un mois de mars qu’on ait jamais enregistré en France. »
« Toutes les trahisons et tous les mensonges font partie de l’histoire de nos institutions et de nos politiques humaines. Mais ce n’est pas une raison pour ne pas essayer de faire quelque chose qui se fera de toutes les façons soit par la violence soit par la pression. »

 Sur nos outils de luttes 
« Les syndicats sont essentiels, les manifestations de rue le sont aussi. »
« Le but du livre, ce n’est pas de dire que tout ce qui est fait est à côté de la plaque mais au contraire qu’il faut continuer à faire toutes ces choses-là mais il faut voir aussi que souvent, ça patine. »
« Il faut des suppléments et des compléments, pas de remplacements. »
« Celles et ceux qui votent et achètent, plutôt que de dire que ce sont des individus ou des citoyens, je préfère les voir comme des membres de publics : on pense ce qu’on pense, on dit ce qu’on dit et on fait ce qu’on fait, parce qu’on est membre de tel ou tel public de ce qu’on lit, de ce qu’on voit, de ce qu’on écoute. »
« La notion même de salaire, de chômage ou d’emploi nous vient à travers d’images qui sont médiées par les médias. »
« Les médias de masse, comme la télévision ou internet sont tellement récents dans l’histoire anthropologique des relations humaines qu’on ne comprend pas du tout ce que nous nous faisons à travers l’algorithme de Google ou de Facebook. C’est de l’ordre de la sorcellerie. »
« Savoir que l’on vit dans un monde de sorcellerie nous donne la possibilité d’envisager de bricoler des trucs qui vont surtout valoir par les croyances qui se diffusent entre nous plutôt que par une croyance supérieure et implacable. »
« Le jeu des croyances et des viralités que l’on appelle conspirationisme, post-vérité ou fake news est un domaine énorme essentiel dans nos médiarchies contemporaines. »
« Du côté, on est sous-équipé par rapport aux médiarchies contemporaines : les gens du Front national se sont rendus compte très vite qu’ils n’avaient pas accès aux médias au nom du front républicain alors que la gauche est campée sur la volonté de retourner aux bonnes vieilles valeurs du journalisme. Il faut le faire mais ça ne va pas suffire. »
« Il faut une réforme politique de l’infrastructure des médias : cela me scie que les partis de gauche qui se veulent critiques de l’état actuel des débats ou de la société ne mettent pas au premier plan de leurs revendications ou de leur programme une réforme de la structure des médias. »
« Les hyperstitions sont comme des superstitions mais font advenir des réalités. Il y a un côté performatif : le fait même de croire à certaines choses fait advenir certaines réalités. Le capitalisme financier, c’est essentiellement cela : on fait croire des choses sur la valeur et ça prend et ça produit vraiment de la valeur, même si elle fout en l’air notre milieu de vie. »

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