Accueil | Entretien par Pierre Jacquemain | 13 novembre 2019

Zoë Royaux : « On prend plus au sérieux une plainte pour vol de portable que pour violences sexuelles »

Alors que sort aujourd’hui, le film de Roman Polanski, suscitant la polémique sur une homme qui échappe à la justice, la France vient de connaitre son 133ème féminicide de l’année. Que fait la justice ? Zoë Royaux, avocate et porte-parole de la Fondation des Femmes est l’invitée de #LaMidinale.

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VERBATIM

 

 Sur Roman Polanski 
« On peut distinguer l’oeuvre et l’artiste du criminel. »
« Ce qui pose une difficulté dans le contexte, c’est que Roman Polanski échappe à la justice. »
« Je trouve bien que l’on puisse se rebeller et que l’on puisse boycotter la sortie de son film. »
« J’ai entendu Jean Dujardin sur France Inter la semaine dernière et j’ai été très déçue qu’Ali Baddou ne lui pose pas de question [sur l’affaire des viols de Roman Polanski] et qu’il se contente de lui poser une question sur Adèle Haenel. »
« La réponse de Jean Dujardin [sur l’affaire Adèle Haenel] en disant “j’ai trouvé que cette fille était très en colère” était lamentable. »

 Sur #metoo 
« En France, on n’a pas été à la hauteur de l’affaire #metoo… et la justice non plus. »
« On est très mal à l’aise avec #metoo. En fait, tout le monde le sait, tout le monde se doute plus ou moins que tel ou tel est un agresseur mais on détourne la tête par lâcheté ou parce qu’on trouve que c’est un très grand artiste - c’est le cas pour Roman Polanski par exemple. »
« Ce qui est intéressant dans l’interview d’Adèle Haenel, c’est qu’elle explique que celles et ceux qui ont été interrogé-es se doutaient et que personne ne met sa parole en doute - ce qui n’est pas rien. Ca interroge sur la complicité un peu passive des uns et des autres. »

 Sur les propos de Nicole Belloubet : « [Adèle Haenel] a tort de penser que la justice ne peut pas répondre à ce type de situation » 
« C’est normal qu’elle le dise, elle est la Garde des Sceaux. Elle ne va pas dire “ne venez pas chez moi, ce que je vends n’est pas bon”. »
« Les chiffres parlent d’eux-mêmes : 78% des personnes qui se déclarent victimes de violences sexuelles ne sont pas allées déposer plainte parce qu’elle pensent que ça ne sert ça rien. »
« Nicole Belloubet fait plutôt preuve d’humilité dans le constat d’échec qui est celui de la justice. »

 Sur l’exemplarité des peines de justice 
« La justice ne répond pas comme il faut mais pas uniquement au moment de la condamnation : c’est dès le dépôt de plainte que la réponse n’est pas à la hauteur des victimes et de leur courage. »
« Je ne pense pas que les femmes viennent chercher une peine : elles viennent chercher une réponse qui soit à la hauteur de ce qu’elles ont vécu. »
« Il faut une exemplarité [des décisions de justice]. »

 Sur les dysfonctionnements 
« Depuis hier, on est à 133 féminicides depuis le début de l’année. »
« Les histoires sont toujours les mêmes : ces femmes ont déposé des plaintes, le lien n’a pas été fait, l’individu n’a pas été interpellé ou a été relâché. »
« La justice ne prend pas la mesure de ce qu’il se passe, du phénomène, et du danger qu’encourent ces femmes. »
« Il y a un problème de formation, il n’y a pas assez d’humains : pas assez de policiers, de gendarmes, de magistrats, de procureurs et pas assez de moyens pour les former. »

 Sur la prise au sérieux de la parole des femmes 
« La parole des femmes n’est pas prise au sérieux. On est tellement habitué à ce phénomène, on s’image que certaines se plaignent pour rien et que ce n’est qu’un conflit conjugal : il faut distinguer le conflit de ce que sont les violences. »
« On prend beaucoup plus au sérieux et beaucoup plus rapidement une plainte pour un vol de téléphone portable (personne ne vous refusera une plainte pour un vol de téléphone portable) alors que, lorsque l’on vient déposer plainte pour des violences conjugales ou sexuelles, les policiers ont tendance à vous dire qu’il n’y a pas de permanence plaintes, qu’il faut revenir le lendemain ou alors ils les dissuadent en considérant que les faits ne sont pas assez sérieux. »
« Je ne dis pas que cela se passe comme ça avec tous les policiers ou tous les gendarmes ; il y a des gens qui travaillent bien ou qui ont une vraie conscience professionnelle, mais je pense qu’ils sont très débordés. »

 Sur la question de la preuve 
« C’est la justice qui doit faire le travail de preuve. »
« Il faut conseiller les femmes d’aller déposer plainte rapidement après les faits pour qu’on puisse constater encore médicalement sur elles. »
« Ce qu’on reproche aux femmes, c’est d’arriver avec un récit assez décousu et, parfois, de ne pas tout dire tout de suite. »
« Ce n’est pas simple de se confier à quelqu’un qu’on ne connait pas dans un local de police avec des open spaces ou tout le monde entend tout. »
« Les preuves, c’est à la justice de les réunir. Ce n’est pas à la victime de constituer elle-même ses preuves. »

 Sur le Grenelle des violences faites aux femmes 
« C’est très bien de faire des colloques et d’avoir des effets d’annonce : aujourd’hui, la loi dont on dispose en France est plutôt bien outillée. Le problème n’est pas la loi - on sanctionne les meurtres, les viols ; le problème, c’est la façon dont elle est appliquée. »
« Le nerf de la guerre, c’est l’argent. »
« Tout le monde - les procureurs, les médecins, les magistrats du siège - explique qu’il n’y a pas assez d’argent. »
« On nous explique qu’il y a 30% de plaintes en plus mais il n’y a pas 30% de procureurs ou de policiers en plus pour les traiter. »
« Le budget de Marlène Schiappa, là où ça n’est pas honnête, c’est que c’est un budget sur trois ans et la majeure partie de ce budget part à l’internationale pour une diplomatie non pas féministe mais pour l’égalité homme/femme. »

 Sur la critique de la société patriarcale 
« On est complètement conditionné et verrouillé. Du coup, on trouve la situation normale. »
« On est embarqué dans un système où on n’interroge plus certaines situations - des mains aux fesses dans la rue, des sifflements, etc. - on commence aujourd’hui à s’en saisir, la parole se libère mais la justice n’est pas à la hauteur. »
« Les hommes n’ont pas une libido qui fait qu’ils ont des pulsions sexuelles et qu’ils ont besoin de violer des femmes… pas plus que les femmes n’ont ces pulsions sexuelles-là. C’est la société qui permet ça. »

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