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Accueil > Environnement | Par Clément Sénéchal | 2 mai 2016

Écologie : la procrastination qui nous perdra

À New York, la signature de l’Accord de Paris a marqué une étape symbolique majeure après la COP21. Mais l’ordre économique et social à l’origine de la crise climatique n’est pas remis en cause, et les véritables solutions sont encore remises à plus tard.

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S’il y a un plan concernant l’écologie sur lequel le gouvernement excelle vraiment, c’est celui de l’auto-délivrance de satisfecits abusifs. C’est d’ailleurs une fraude relativement banale dès qu’il s’agit d’écologie : agiter pompes et fétiches anodins pour faire croire que tout change alors qu’on ne veut rien changer, structurellement parlant.

Après la COP21, quelles suites ?

« L’humanité peut toujours produire le meilleur, même si elle est capable du pire, alors aujourd’hui nous avons fait en sorte que le meilleur soit possible », s’est par exemple satisfaisait François Hollande la semaine dernière à New York, lors du grand cérémonial de signature de l’Accord de Paris. Et au moment de clore la COP21 en décembre dernier, il s’extasiait déjà en ces termes : « Alors, vous l’avez fait ! Vous avez réussi là où il y avait eu l’échec il y a six ans. Vous avez réussi alors que le scepticisme était encore à un niveau élevé ces derniers mois. Vous l’avez fait et vous l’avez fait à Paris. Vous avez été capables de dépasser vos intérêts légitimes pour trouver un accord, et pas n’importe quel accord, un accord ambitieux, un accord universel, un accord contraignant ».

Le vendredi 22 avril 2016, première grande étape symbolique après la tenue de la COP21 à Paris, 175 pays ont paraphé le registre des signatures tenu par l’ONU. Certes, il s’agit d’un record pour une journée internationale de ce type. Mais c’est néanmoins un moment sans réelles conséquences politiques puisque l’accord doit ensuite être ratifié par des voies domestiques, c’est-à-dire en général par le vote des parlements de chaque pays. En outre, il faut que les pays qui ratifient l’accord représentent au moins 55% des émissions de gaz à effet de serre (GES) mondiales pour que l’accord entre en vigueur (au plus tard en 2020).

Aujourd’hui, ce sont les États-Unis, la Chine (soit les deux plus gros pollueurs mondiaux) et le Canada qui animent ce processus, souhaitant tous trois une entrée en vigueur dans l’année. La syntaxe non-contraignante de l’accord du point de vue juridique permet au président américain de ratifier l’accord sans passer sous les fourches caudines du sénat républicain, par simple décret. Pas de problème non plus en Chine – puisque l’assemblée nationale populaire chinoise est tenue par le Parti communiste chinois. Le pays vient d’ailleurs d’adopter un plan quinquennal plus ambitieux qu’attendu, avec une sortie progressive du charbon (un moratoire sur toute construction de nouvelle centrale à charbon a d’ailleurs été prononcé). Quant au gouvernement tout neuf de Justin Trudeau, il commence à donner de réelles preuves d’une ambition écologique digne de ce nom (il a notamment stoppé plusieurs projets climaticides et avancé pour la sauvegarde des forêts humides du Canada).

Du côté des mauvais élèves : les États pétroliers du Proche-Orient, l’Australie (gouvernée par le personnel politique le plus climato-sceptique de la planète) et… l’Union européenne. Cette dernière doit en effet parvenir à mettre d’accord les vingt-huit États qui la composent (dont la France) et les signaux ne sont pas très encourageants pour le moment – Pologne réfractaire, Grande-Bretagne menacée de "Brexit", etc. En outre, la Commission européenne a calmement déclaré en mars dernier qu’elle ne souhaitait pas réviser les ambitions climatiques de l’UE (le paquet énergie climat européen) avant 2023, considérant qu’elle était déjà nettement moins émettrice que les autres parties signataires de l’Accord de Paris.

Accord conclu peu concluant

Mais de quel accord parle-t-on exactement ? De celui censé régler le problème climatique actuel, qui pourrait bien engloutir l’espèce humaine dans quelques décennies s’il n’est pas correctement traité. D’accord. Mais que contient-il réellement ? Pas grand-chose, en vérité.

Certes, pour la première fois, les 195 parties des Nations unies se sont entendues sur un accord climatique international, ce qui lui donne une portée universelle. Cela signifie au moins que la réalité du réchauffement climatique ainsi que les conséquences dévastatrices qu’il engendre déjà pour certaines populations vulnérables n’est plus à discuter : c’est désormais chose communément admise (ce qui était loin d’être le cas en 2009, à Copenhague). Dès lors sont posées les bases sur lesquelles une diplomatie climatique internationale peut se former, s’étoffer, s’acculturer à cet exercice politique relativement récent. De fait, il s’agit d’un progrès culturel majeur, sur lequel pourra s’appuyer la société civile à l’avenir. L’accord parle bien de contenir la hausse des températures dans une fourchette de +1,5°C d’ici la fin du siècle, conformément aux recommandations scientifiques.

Pour autant, l’accord pêche par des inconséquences majeures qui réduisent sa portée quasiment à néant. D’abord, il ne nomme jamais les matérialités coupables du réchauffement climatique : les énergies fossiles, dont on sait pourtant qu’il faut impérativement laisser 80% des ressources connues dans le sol. La question du CO2 est quant à elle traitée sous l’angle de la “neutralité carbone”. Derrière ce concept qui fleure bon la prose des lobbyistes de l’industrie, se cache l’idée qu’il ne s’agit pas tant de diminuer les émissions de CO2 que de les compenser par des technologies de captation, artificielles ou naturelles. Le capital organisé, plutôt que de subir une remise en question frontale, préfère évidemment voir s’ouvrir devant lui de nouveaux marchés. Sauf que pour l’instant, personne ne sait vraiment faire. Et que la "géoingéniérie" supposée par cette perspective a tout des délires d’un docteur Folamour du 21e siècle : en effet, on ne perturbe pas les écosystèmes à grande échelle sans avoir à subir à coup sûr des conséquences imprévues, amples et potentiellement irréversibles. Et le problème, c’est que pour le moment personne n’est parvenu à reproduire le système Terre en laboratoire pour y conduire des expériences en toute sécurité.

Ensuite, pas un mot sur le système social où se développe aujourd’hui la crise écologique : le capitalisme (un mot que je n’ai pas entendu une seule fois dans les deux semaines passée dans l’enceinte de la COP21). Jamais évoquée, enfin, la rationalité économique qui sous-tend notre modèle climaticide : le productivisme et son corollaire, le libre-échange. Et pendant que François Hollande exhortait ses partenaires à aller « plus loin que les promesses » à la tribune de l’ONU, les discussions sur le traité de libre-échange transatlantique (TAFTA/TTIP) se poursuivaient tranquillement sous la houlette de Barack Obama, qui ne semble pas y voir la moindre contradiction avec l’objectif énoncé par l’accord de Paris.

Ce n’est donc pas une surprise si, finalement, l’accord ne contient aucune politique publique concrète, n’édicte aucune norme précise (car il faudrait dans ce cas apporter des restrictions drastiques à la douce liberté de commercer), ne fixe aucun objectif clair en termes d’énergies renouvelables (une solution pourtant indispensable : il faudrait que la planète soit passée à 100% d’énergies renouvelables d’ici 2050 pour rester dans les clous) et se déploie dans une format non-contraignant juridiquement. Les bases de l’effort climatique resteront en effet les fameuses "INDC", à savoir les contributions domestiques de chaque pays et que chacun fixe librement. La chose amusante, c’est que les INDC posés sur la table lors de la COP21 nous laissent sur une trajectoire de +3°C d’ici la fin du siècle, au mieux.

Concurrence économique contre réponse globale

Quant aux financements prévus pour aider les pays du Sud – qui risquent de disparaître de la carte sous la montée des eaux et qui essuient déjà des phénomènes météorologiques extrêmes ayant causé plusieurs milliers de victimes –, ils ne sont pas au rendez-vous : si l’objectif de collecter 100 milliards par an a été maintenu (une ambition qui date de Copenhague), les choses demeurent très vagues sur le mécanisme qui permettra de les mobiliser. Et la somme n’est pas à la hauteur. Selon Oxfam, les pays en développement vont en effet avoir besoin d’environ 800 milliards par an d’ici à 2050.

Or si les coupables de la crise écologique n’aident pas les pays pauvres à se développer de manière écologiquement responsables, ceux-ci n’auront tout simplement pas les moyens de le faire. Il faut donc briser les structures concurrentielles du capitalisme international. Aujourd’hui, les modalités de la solidarité climatique internationale esquissée par l’Accord de Paris sont sujettes à controverse. Pourquoi ? D’abord, parce que les pays riches ont bien du mal à reconnaître leur dette écologique et que, concurrence internationale oblige, ils ne veulent pas grever leurs dépenses publiques sans un effort comparable de leurs voisins. Ensuite, parce que les pays riches voient "l’adaptation" comme synonyme de nouveaux marchés pour leurs technologies et qu’ils veulent donc contrôler l’allocation des fonds distribués (afin par exemple qu’ils aillent dans la poche de leur compagnie qui va développer tel parc solaire). Une ingérence refusée à juste titre par les pays vulnérables, qui souhaitent organiser leur politique écologique comme ils l’entendent et développer leur propre tissu économique.

Rien n’est donc vraiment réglé. Et l’agenda climatique international ressemble pour l’instant à une grande cérémonie de la procrastination élevée à un niveau systémique. C’est d’ailleurs la seule "avancée" que stabilise vraiment l’accord : l’obligation pour les parties de se revoir en 2018 pour discuter de leurs INDC, et si possible les réévaluer à la hausse. Ils devront se voir tous les cinq ans. Manière de régulariser une espace de discussion commun et de maintenir le sujet à l’agenda international.

Pourquoi une telle procrastination ? Peut-être parce qu’en réalité l’agenda climatique est avant toute chose un agenda économique et que les dirigeants du monde libre ne sont pas prêts, pour le moment, à réformer l’ordre social dont ils sont issus et qui les a porté au pouvoir.

L’exemplarité française aux abonnés absents

Jusqu’à la fin de l’année, la COP 21 reste sous présidence française – Ségolène Royal a remplacé Laurent Fabius. Et François Hollande de déclarer à New York, fort opportunément : « Nous devons aller plus loin, au-delà des promesses qui ont été faites, des engagements qui ont été pris, et faire que nos déclarations deviennent des actes ».

Le problème, c’est que la France a précisément oublié de s’engager dans une transition écologique. Des actes, parlons-en. Une loi Transition énergétique (loi TE) a été votée l’été dernier. Mais à ce jour, seul 35 décrets d’application, sur une centaine, ont été publiés. Pire : la programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE), qui doit traduire les 164 mesures de la loi en politiques publiques effectives, n’a toujours pas vu le jour. On a même appris qu’elle ne comporterait pas de volet nucléaire pour l’instant – alors que la loi TE prévoit de passer de 80% du mix électrique à 50% d’ici 2025, ce qui implique selon la Cour des comptes de fermer une vingtaine de réacteurs sur les 58 que compte le parc français.

Sauf qu’en plus de devenir de plus en plus coûteuse, l’énergie nucléaire (dont les 80% du mix électrique français constiituent un record mondial) bloque complètement le développement des énergies renouvelables dans le pays, faute de place sur marché de l’énergie. En outre, l’entêtement dans l’impasse nucléaire, symbolisé par exemple par des projets comme Hinkley Point (construction de deux réacteurs EPR en Angleterre), précipite EDF vers un "effet de falaise" qui pourrait entraîner sa faillite. Au lieu de d’entamer sérieusement sa réorientation industrielle dans le démantèlement des centrales (qui deviennent dangereuses, surtout dans un contexte de menace terroriste accrue) et le développement technologique des énergies renouvelables, l’énergéticien français va devoir débourser 260 milliards d’euros environ pour la prolongation de son parc vieillissant. Cela alors même qu’EDF est déjà endetté à près de 66 milliards. Résultat : le niveau des investissements dans les ENR stagne en France – il a même chuté sur la période 2014-2015 – quand il augmente prodigieusement partout ailleurs dans le monde (300 milliards d’euros à travers le monde en 2015).

Changer de société et de temporalité politique

Par ailleurs, aucune réforme fiscale d’ampleur n’a vu le jour (la taxe écologique a été abandonnée en rase campagne), aucun plan infrastructurel pour emmener le pays vers l’efficacité et la sobriété énergétiques n’a été promulgué (pour cela, il faudrait en finir avec l’austérité des traités européens qui empêche tout investissement public massif) ni de réforme des modes de transport. Pire, le gouvernement s’entête dans un projet emblématique du vieux monde consumériste, dominé par des grands groupes capitalistes (ici : Vinci) et les grands projets inutiles, insensibles aux effets climatiques du carbone : l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, avec un bricolage référendaire inacceptable, comme si le réchauffement climatique n’était encore qu’un enjeu local et non pas global.

Ce sont les bases et les normes de notre société qu’il faudrait changer. Pour aller vers le partage équitable des ressources et l’appréhension rationnelle du temps long qui, comme cela se produit dans de rares moments de l’histoire, refait surface aujourd’hui. C’est ce qu’un gouvernement de gauche aurait pu faire s’il avait gagné les élections.

Au lieu de ça, la course au profit symbolisée par les paresseuses politiques de l’offre poursuit sa litanie et la classe politique le tempo court-termiste de sa réélection sempiternelle. Son agenda individualiste n’est plus celui de l’intérêt général, lequel ne peut plus se penser en dehors des perspectives tracées dans le temps long, ce temps que sonde le GIEC et non l’Ifop ou Opinion Way. Car, sans verser dans l’alarmisme : les phénomènes géologiques fonctionnant par seuils, obéissant à des mouvements composés d’une grande inertie et de multiples réactions en chaîne, il est peut-être déjà trop tard. Nul ne le sait. Mais une chose est sûre : l’urgence est là. Et le mois de mars 2016 a été le plus chaud jamais enregistré.

C’est quand il aura compris cela que Manuel Valls pourra enfin prétendre faire partie du « gouvernement le plus écologique qui ait jamais existé » sans avoir l’air d’un clown.

Pour suivre Clément Sénéchal sur Twitter : @clemsenechal

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Vos réactions

  • Rien à en attendre. « Faire durer le non-durable », pour reprendre une expression déjà utilisée : https://theconversation.com/cop21-simulacre-et-simulation-51675

    CA Le 5 mai à 18:48
  •  
  • Tu te moque de qui là ? Tu es un peu écologiste toi ? tu as une petite idée de ce que cela veut dire ?
    [C’est quand il aura compris cela que Manuel Valls pourra enfin prétendre faire partie du « gouvernement le plus écologique qui ait jamais existé » sans avoir l’air d’un clown.]

    Jean-Marie GRANDJEAN Le 21 mai à 15:16
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