Accueil > Société | Par Clément Sénéchal | 16 mars 2016

Logiques de l’État policier

Le monde politique est saturé par les logiques de la peur, qui président aux adhésions électorales comme aux politiques publiques au profit d’un pouvoir exécutif de plus en plus faible et séparé du corps social, de plus en plus soumis au paradigme policier.

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En 2007, les Français avaient majoritairement voté pour le prestidigitateur en chef de la peur : Nicolas Sarkozy, premier flic de France. En 2012, majoritairement, ils votaient contre lui. Mais toujours dans un geste négatif, pour la plupart guidés par une sorte de peur dérivée : la peur des surenchères sécuritaires et de l’agitation constante de la clique néopétainiste de l’identité nationale.

Funeste erreur : fondé sur les mêmes embases négatives, l’exercice du pouvoir proposé par François Hollande n’a eu de cesse de prolonger cette gouvernementalité de la peur et d’alimenter la dérive de l’État capitaliste contemporain vers l’ordre policier qui lui est consubstantiel.

L’ombre des violences policières

Nous savions encore peu de choses sur les implications du paradigme policier sur la pratique policière elle-même. Pourtant, c’est sans doute sur le plan policier lui-même que l’évolution autoritaire de l’État néolibéral est peut-être la plus intéressante. Car c’est en effet dans cet interstice, ce point de contact quotidien entre le pouvoir et le citoyen que se révèle la nature d’un régime.

C’est cet angle mort que vient éclairer un rapport consacré aux violences policières publié par l’ACAT, une ONG de défense des droits de l’homme, au moment même où les brigades anti-criminalité de la police se voient dotées d’armes de guerre et que le Parlement discute d’un assouplissement des règles d’ouverture du feu par les forces de l’ordre.

Rappelons en guise de préambule que François Hollande a commencé son quinquennat en trahissant une promesse : celle d’instaurer un récépissé de contrôle d’identité dans l’optique de prévenir enfin le harcèlement (contrôle au faciès) des forces de l’ordre sur les jeunes de banlieue. Entretemps, malgré le remarquable travail de documentation des associations de la société civile, telles que le Collectif contre le contrôle au faciès, le phénomène était semble-t-il devenu « marginal » (dixit Bernard Cazeneuve).

Opacité et déni de justice

La première chose que constate l’ACAT, c’est l’opacité totale qui règne : aucun recensement officiel des violences policières n’existe au niveau de l’administration. Aucune statistique, contrairement à un pays comme les États-Unis par exemple, où les violences policières, pour être si prégnantes, n’en sont pas moins officiellement recensées. L’ACAT a néanmoins pu retrouver la trace de 89 cas de violences policières avérées, dont 26 ont eu un décès pour issue. Premier enseignement : ce sont souvent les jeunes et les minorités visibles qui sont victimes de ces violences.

Seconde constatation : la police est peu réceptive aux plaintes portées par les citoyens pour des motifs de violences policières. En 2014 par exemple, sur 5.178 plaintes, seules 32 ont entraîné des enquêtes de la part de l’Inspection générale de la police nationale (lesquelles comportent souvent des failles béantes telles que le versement de faux témoignages).

Troisième constatation : les condamnations contre des policiers pour faits de violence sont non-seulement rares – 7 condamnations sur les 89 cas étudiés, avec des peines de prison ferme quasiment inexistantes – mais en décalage complet avec l’échelle des peines appliquées au citoyen lambda. Et l’ACAT de souligner à propos le sentiment et l’ambiance d’impunité qui règnent dans les rangs de la police.

Banalisation de la violence et doctrine de l’affrontement

L’ONG alerte ensuite sur la pratique policière en tant que telle. D’abord, l’usage des "armes intermédiaires", comme le Taser et le Flash-Ball, a semble-t-il été banalisée ces dernières années. À tel point que la police s’en sert aujourd’hui quasi-quotidiennement. Avec des dégâts notoires puisque depuis 2005, l’usage du Flash-Ball (qui tire des balles de caoutchouc atteignant la vitesse d’un TGV) a fait au moins un mort et 39 blessés graves – dont 21 ont perdu l’usage d’un œil.

Quant au Taser, qui envoie des décharges électriques paralysantes, il est aujourd’hui majoritairement utilisé en "mode contact", c’est-à-dire au corps-à-corps, avant toute autre tentative de maîtrise manuelle préalable. Or l’usage du Taser en mode contact est répertorié par le Comité européen pour la prévention de la torture (CPT) et le Comité des Nations unies contre la torture (CAT) comme un fait de torture. De même d’ailleurs que certaines techniques de "pliage" largement utilisées, comme le maintien au sol sur la cage thoracique avec les mains prises dans le dos, position dans laquelle Eric Garner est mort étouffé sur un trottoir de New York en juillet 2014.

Ensuite, la pratique du maintien de l’ordre pendant les manifestations publiques est devenue nettement plus agressive. D’après l’ACAT, nous sommes passés d’une conception où « l’on maintenait à distance des manifestants à une conception où l’on vise ces manifestants. C’est flagrant avec le Flash-Ball ». Doctrine de l’affrontement, voire de la persécution, bien plus que du maintien de l’ordre pacifique. Avec les tragédies que l’on sait : la République est aujourd’hui biffée d’un nom supplémentaire, celui de Rémi Fraisse.

État de guerre symbolique et lois scélérates

Ces dérives de la pratique policière seraient peut-être moins alarmantes si elles ne s’inscrivaient pas dans une rationalité gouvernementale plus large. Le paradigme policier et ses procédures d’exclusion trouve aujourd’hui son mandat politique dans le discours public, c’est-à-dire dans l’ordre de la violence symbolique : refoulement des réfugiés, adossés au "problème de l’immigration" ; stigmatisation de l’islam et des musulmans associés au terrorisme ou à la subversion des valeurs françaises (ou républicaines, selon comment l’on conçoit la laïcité) ; invention de la mythologie de "l’ennemi de l’intérieur" ; mise à l’index des bi-nationaux ; et bien entendu, proclamation d’un état de "guerre".

De même, on en trouve de multiples traductions du paradigme policier sur le plan juridique : multiplication des lois scélérates (loi renseignement), inscription durable de l’état d’exception ("état d’urgence") dans la Constitution, maintien de la magistrature dans la précarité, remise en cause du juge d’instruction, mise à distance générale du pouvoir judiciaire au profit des décisions administratives, contournement des procédures judiciaires élémentaires, durcissement des politiques pénales, poursuites répétées du parquet contre les syndicalistes…

Retour du néopétainisme

Durcissement du maintien de l’ordre, opacité et impunité de la police, mise à distance du judiciaire, virulence du discours public… La policiarisation du régime poursuit son travail de sape avec une conséquence évidente : le rapport de la population à sa police est de moins en moins démocratique.

Après le 11 janvier 2015, nous avons assisté à cette chose étrange : la police traversait les manifestations d’hommage à Charlie Hebdo sous les acclamations de la foule, goûtant cette embardée affective d’un genre nouveau d’un salut de main royal. Des mois plus tard, la France est entrée en guerre contre le terrorisme. Tout au long de ce cheminement vers le recours à la violence, un sentiment de toute puissance s’est mis à croître chez les forces de l’ordre, vers ceux auquel revient le pouvoir démesuré d’exercer le "monopole de la violence légitime", selon la formule de Max Weber. Et sous le règne de l’État d’exception, toute violence de la part de l’État devient légitime a priori : elle ne saurait être rabattue dans le régime régulier de la légalité. Le pouvoir sans contre-pouvoir.

Nous voici donc de retour dans la démission néopétainiste. Terrorisée, la population et ses représentants politiques artificiellement réunis dans l’union nationale des peurs remettent leurs démons à autrui – un autrui si possible armé. Comme Pétain préférant la reddition à la résistance. Au risque évident de laisser la rationalité policière envahir entièrement le cercle discontinu de la démocratie, au détriment certain des libertés individuelles comme des libertés publiques.

Contre la brutalité, fonder l’alliance des sans-peur

Il faut dire que le recours à la peur et sa gouvernementalité policière est la seule possible quand tout programme positif est déclaré exclu par le paradigme dominant, le néolibéralisme en l’occurrence, dont l’unique programme consiste à résigner les populations à la guerre de tous contre tous sur le grand marché mondial des marchandises et des flux financiers. Ou pour le dire autrement, à la brutalité nue des rapports de force économiques.

Le problème, c’est que ce ralliement zélé à l’ordre néolibéral ne va pas sans approfondir les contradictions internes du capitalisme où s’aiguisent les antagonismes entre classe dominante et classes subalternes – entre ceux qui s’enrichissent et ceux qui s’appauvrissent. Or l’illégitimité des privilèges matériels ne devient jamais plus visible qu’en période de stagnation économique, où l’accumulation dont profitent les uns se paye d’une dégradation des conditions de vie des autres. Conséquence : pour pallier la dislocation sociale et la désorientation politique engendrées par la mondialisation du rapport capitaliste, les classes dominantes ont besoin d’un appareil étatique autoritaire.

Il est donc urgent de regrouper ensemble les extérieurs de la République policière : les sans-dents, sans-papiers, sans-drapeaux, sans-diplômes, sans-emplois, sans-voix, sans avenir – ce qui n’exclut en rien les flics en rupture de ban avec la gouvernementalité de la peur qui les oppose malgré eux aux "sans République"… Et de tisser avec eux une vaste alliance politique des "sans-peur" – pour reprendre un mot d’Alain Badiou. C’est-à-dire des exclus comme des persécutés de la pantomime républicaine. Sans quoi la démocratie – avant tout fondée sur l’égalité et le jeu des contre-pouvoirs – pourrait être exclue définitivement de l’histoire.

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