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Accueil | Par Cyril Lecerf Maulpoix | 2 février 2018

Calais : quelle(s) violence(s) ?

Jeudi 1er février, lors d’une rixe entre migrants à Calais au moment d’une distribution de nourriture, plusieurs personnes ont été blessées dont certaines gravement. Les pouvoirs locaux comme nationaux ont dénoncé immédiatement ces violences. Mais peut-on se contenter de leur version de l’histoire ? Une analyse de Cyril Lecerf-Maulpoix.

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Depuis hier après-midi, la presse régionale et nationale peut faire ses choux-gras de rixes particulièrement violentes entre des migrants érythréens et afghans à Calais. 17 blessés dont 4 sont aujourd’hui entre la vie et la mort.

Des violences dramatiques, en apparence « inédites » en raison de leur ampleur selon certains médias, ce qui renforçaient, en accord avec les discours du gouvernement, le mythe d’une zone impossible à « gérer », soumise au trafic et à la criminalité. C’était aussi le cliché dans lequel s’engouffrait une fois de plus, la maire LR Natacha Bouchard. Dès hier soir, elle affirmait sur RMC qu’« on ne peut pas organiser les distributions sur le territoire de Calais ». Des distributions que la commune de Calais n’a jamais pris en charge dans la mesure où celles-ci sont assurées par des associations non-mandatées par l’Etat et par la solidarité des particuliers.

A ses côtés dans la soirée, Gérard Collomb, venu en toute hâte féliciter une fois de plus le courage des forces de police et de gendarmerie, qui protègent tout le monde « y compris les migrants », ajoutait également sur son compte Twitter :

Des argumentaires qui ne surprennent plus et qui continuent inlassablement de tisser le récit d’une violence dont l’Etat serait l’ardent pourfendeur. La violence émane du criminel, du passeur, des réseaux organisés à démanteler à tout prix. La violence est dirigée contre les forces de l’ordre, et, de fait, contre l’Etat. Cette interprétation entretient l’auto-justification de l’appareil étatique et de ses lois depuis longtemps. Elle imprégnait évidemment le discours de Gérard Collomb, ce matin, lors de la conférence de presse donnée à la sous-préfecture de Calais : « Il ne peut pas y avoir d’organisation sauvage en dehors de l’Etat de droit » réclamait-il, ajoutant qu’« on ne peut pas laisser enkyster des situations ». Le ministre de l’Intérieur n’a pas manqué, pour l’occasion, de vanter et justifier sa future loi Asile et immigration supposée lutter contre, on le comprend implicitement au regard de ses plus récentes comparaisons, ce terrible cancer de la violence entre migrants et des zones de non-droits.

Derrière l’histoire officielle….

Or, derrière cette réécriture de la violence opérée par M. Collomb et le gouvernement, que trouve-t-on ? Dans le cas des événements d’hier, une histoire bien plus complexe. Laurent, bénévole et militant qui était sur place au moment de la distribution, raconte une autre version. « Au matin, les CRS ont délogé les Afghans qui se trouvaient à côté de l’hôpital et de l’autoroute. Ils savaient très bien qu’il y avait des passeurs et qu’en démantelant cette partie à côté de l’autoroute, ils forceraient tout le monde à se rendre à un autre point de distribution alimentaire » qui est celui habituellement fréquenté par la communauté érythréenne. « Les policiers savaient aussi très bien qu’il y avait des tensions entre les communautés et qu’il allait y avoir des violences. Il leur en fallait » ajoute-t-il.

L’orchestration de la violence à des fins politiques n’est pas nouvelle. Elle est néanmoins très utile aujourd’hui pour justifier le versant sécuritaire du projet de loi du gouvernement et qui devrait atterrir sur les bancs de l’Assemblée nationale en avril 2018. Elle est également d’autant plus urgente que les violences commises par les forces de l’ordre à l’encontre des migrants continuent dans le Calaisis. « Tous les jours, ils viennent détruire des tentes » confie Laurent. « Ils saccagent les campements et les biens des personnes sous prétexte d’éviter les points de fixation ».

Autre exemple beaucoup moins médiatique : les violences qui ont eu lieu le 25 janvier dernier et pour lesquelles M. Collomb ne s’était pas déplacé. Des affrontements à Calais s’étaient déroulés avec les forces de l’ordre suite à l’intervention d’une cinquantaine de policiers pour « nettoyer » les campements au moment des distributions alimentaires et de vêtements. L’intervention n’a pas été sans dommages corporels : de nombreux migrants ont été gravement blessés, dont un jeune mineur qui a depuis perdu un œil et a vu une partie de sa cloison nasale enfoncée dans sa boite crânienne.

Faire entendre une autre histoire

Crier une autre histoire, celle d’une institutionnalisation de l’oppression à l’encontre des migrants et des étrangers est un véritable enjeu connu des associations, des militants mais qui devrait aussi (r)éveiller l’attention des médias. Tout comme celle des politiques.

Puisque ces récits ne se distinguent que par la portée médiatique qu’on veut bien leur donner, il devient nécessaire de de s’interroger collectivement sur l’histoire de la violence que nous voulons bien raconter. En l’occurrence, un militant actif à Calais confie : «  nous devons nous interroger, remettre en cause nos institutions, nos privilèges mais également notre propre violence lorsque nous décidons de nous taire ou de nous contenter de l’histoire médiatique officielle. »

Mais omettre la réalité est tout aussi problématique que le silence qui s’invite trop souvent chez celles et ceux qui ont le privilège de siéger à l’Assemblée nationale aujourd’hui et de s’exprimer lors de grands raouts politiques – notamment de gauche. Nombreux sont ceux à s’interroger : « Où sont-ils pour invalider, se placer contre les récits officiels de l’Etat vis-à-vis des migrants, pour faire entendre leur opposition aux violences systémiques tout en reconnaissant l’essoufflement de l’institution policière ? » La voix de l’opposition, que l’on sait plurielle à gauche, sera déterminante pour mobiliser les citoyens sur le sort inhumain qui est fait de la situation des migrants.

D’autant que le projet de loi Asile et immigration commence son périple institutionnel dès la fin du mois et qu’il s’annonce porteur de conséquences désastreuses pour les migrants et les associations qui les accompagnent…

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  • Ce que les médias oublient de préciser c’est que l’annonce d’un accord avait été donnée pour le départ de jeunes réfugiés pour regroupement familial vers l’Angleterre (enfin) de ce fait cela a créé un afflux de réfugiés sur Calais..Mais en amont rien n’a été fait pour encadrer ces départs , normal alors que des tensions se créent, de toute façon une grande partie des réfugiés ne veulent pas rester ici, comme je les comprends..Mais quand un gouvernement prendra ce problème à bras le corps ? Il y a des années que çà dure, et pendant ce temps, le FN recueille de plus en plus de voix et la maire de Calais n’a pas envie de perdre son siège et autorise ainsi une politique de répression sur les réfugiés..

    Lefevre Le 5 février à 08:01
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