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Esther Benbassa accuse la CNHI de censure

Par Emmanuel Riondé| 19 mai 2011
 
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La publication d’un dossier sur la France postcoloniale dans la revue Hommes et migrations et les débats prévus les 20 et 21 mai à la Porte Dorée, n’auront pas lieu. Entre la Cité nationale de l’histoire de l’immigration (CNHI) et Esther Benbassa, le torchon brûle : cette dernière, à l’origine du dossier, a souhaité tout annuler après que le comité de rédaction de la revue a refusé de publier l’un des articles. Elle parle de censure ; la rédactrice en chef de la revue évoque, elle, une " incompréhension".

« Si l’on cède une fois, on cédera toujours. » Pour Esther Benbassa, directrice d’études à l’Ecole pratique des hautes études (EPHE, Sorbonne) et « intellectuelle publique », ce sont les questions de « liberté d’expression » et de « censure » qui sont aujourd’hui posées. En cause : le refus par le comité de rédaction de la revue bimestrielle Hommes et migrations, édité par la CNHI, de publier un article de Nicolas Bancel, professeur à l’Université de Strasbourg. Consacré à "la racialisation postcoloniale des discours publics", cette contribution intitulée "La brèche"et dont on peut lire les trois premières pages était programmée parmi les dix articles du dossier intitulé "La France en situation postcoloniale ? Prise en compte de l’héritage colonial dans la société française". Dossier coordonné par Esther Benbassa (et composé notamment d’actes d’un colloque de mai 2010) qui aurait dû paraître dans le n°1291 de la revue daté mai-juin 2011.

Un article "vite écrit" ?

Pourquoi donc la revue a-t-elle refusé de publier cet article ? « C’est un article de sciences-politiques qui sort du cadre de ce dossier consacré à la situation postcoloniale, résume Marie Poinsot, rédactrice en chef, jointe au téléphone. Il se livre à une dénonciation de l’ethnicisation des discours publics, un sujet dont nous avons récemment traité. Il est multidimensionnel, voulant la fois analyser les discours publics et les politiques publiques elles-mêmes. Pourquoi pas sauf que chacun de ces aspects aurait mérité d’être plus précisés... », considère la rédactrice en chef d’Hommes et migrations pour qui « cet article a été vite écrit ». Une critique que réfute l’universitaire : « J’avais fait lire mon article à plusieurs universitaires spécialistes de ces questions qui m’avaient encouragé à le publier », a confié Nicolas Bancel à Télérama.fr

« Je l’ai eu au téléphone et c’est vrai qu’il n’a pas été du tout content de la tournure prise par cette histoire », concède Marie Poinsot qui maintient malgré tout que c’est bien sur des critères scientifiques que l’article a été jugé. Des critères détaillés dans un courrier adressé à Esther Benbassa le 11 mai dernier. Cet argument est pourtant à peine évoqué ("les membres du comité de rédaction de la revue ont apprécié la qualité et la pertinence du dossier tout en émettant un avis défavorable sur l’un des articles" est-il écrit) dans le communiqué de presse émis en réponse à la décision de tout annuler. Ce communiqué préférant mettre l’accent sur « l’attitude intransigeante de la coordinatrice », Esther Benbassa. « Elle s’est substitué à nos missions et à nos responsabilités » indique Marie Poinsot à Regards.fr, en lui reprochant d’avoir voulu imposer la publication intégrale des articles sans que le comité de rédaction n’ait son mot à dire.

Une défense qui reste très loin d’éclaircir toutes les zones d’ombre de cet imbroglio. Pourquoi alors que l’ensemble des articles était dans ses mains depuis février, ce n’est que le 11 mai, jour prévu de l’impression, que le comité de rédaction a signifié à la coordinatrice les problèmes que lui posait l’article de Bancel ? Il est vrai que 6 jours auparavant, un premier courrier avait été adressé à Esther Benbassa en guise d’avertissement : « Vous savez que ce thème est sensible pour cette institution. Il peut se passer que certains articles soient refusés tels quels par la direction. Je vous tiens informée ».

Une critique des politiques d’immigration

Sensible pour l’institution ? Mais encore ? Le comité de rédaction de la revue qui se pique, on l’a vu, de procéder à une lecture rigoureuse des articles qui lui sont soumis n’a eu absolument rien à dire sur neuf articles du dossier. Celui de Bancel ? Rien à en tirer et ce même après que l’auteur ait accepté de le reprendre en tenant compte des remarques du comité de rédaction...

Cet article commence ainsi : « Cette contribution vise à éclairer le discours public sur les étrangers et l’immigration, sur la période comprise entre l’accession de Nicolas Sarkozy au poste de ministre de l’Intérieur en 2002 jusqu’au récent discours de Grenoble en juillet 2010 ». La suite est argumentée, étayée, chiffrée, tout à fait susceptible, semble-t-il, de figurer dans cette revue vieille de presque 50 ans et faisant toujours référence dans les milieux s’intéressant aux questions migratoires. Une revue dans laquelle, d’ailleurs, Nicolas Bancel a déjà publié. Qu’est ce qui cette fois a posé problème ? Pour Esther Benbassa, c’est clair : « Nicolas Bancel a critiqué les politiques d’immigration » que l’actuel président de la République a commencé à mettre en oeuvre lorsqu’il occupait la place Bauveau. Et cela n’a pas plu au directeur de la CNHI, Luc Gruson, qu’elle considère, comme étant « à l’origine de cette censure et de cet imbroglio ». Elle l’a écrit dans un courrier adressé à lui-même et à Marie Poinsot et daté du 16 mai.

Nommé en avril 2010 comme directeur général de la CNHI, Luc Gruson est un proche de la famille Bruni-Tedeschi, chez qui sa femme a été gouvernante. Contacté par Regards.fr, via son secrétariat, il n’a pas donné suite à notre sollicitation. Ouverte au public depuis octobre 2007, la CNHI, dont Jacques Toubon préside le conseil d’orientation est une institution souffrant depuis sa naissance de sa proximité supposée avec le pouvoir. Elle restera dans l’histoire pour avoir eu comme première tutelle le ministère de l’immigration et de l’identité nationale, sombre symbole des politiques migratoires répressives du pouvoir actuel.

Une réputation d’accointance avec l’Elysée que "l’affaire Benbassa" risque fort de renforcer... En attendant, les deux jours de colloque qui devaient débuter demain sont définitivement annulés. Une consolation : le dossier devrait lui être prochainement publié dans son intégralité aux éditions La découverte. Avec l’article de Nicolas Bancel.


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