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Europe forteresse, le piège se referme

Par Sabrina Kassa| 15 juin 2011
 
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L’espace européen sans frontière, un des piliers de la construction européenne, est remis en cause par les logiques nationalistes.

La faille qui s’est ouverte début mai risque d’engloutir l’Europe. Sous la pression de Nicolas Sarkozy et Silvio Berlusconi, en conflit sur la gestion des 25 000 Tunisiens débarqués à Lampedusa, la Commission européenne a admis le 4 mai un assouplissement du code Schengen quant au principe d’un rétablissement temporaire des contrôles aux frontières intérieures de l’Union en cas de « défaillance » d’un pays membre situé aux frontières extérieures de l’espace européen.

Repli identitaire

En même temps, on apprenait que le gouvernement néerlandais se prépare à expulser les travailleurs de l’Est (Polonais) au chômage depuis plus de trois mois. Quelques jours plus tard, c’est au tour du Danemark d’annoncer la restauration des contrôles douaniers. L’accélération est vertigineuse et met à rude épreuve les institutions européennes : demain la liberté de circulation à l’intérieur de l’Europe ne sera-t-elle plus qu’un rêve lointain ? « Nous n’en sommes pas encore là !, estime Michel Agier, anthropologue à l’EHESS. La remise en cause de la liberté de circulation en Europe témoigne du repli identitaire à l’oeuvre et de la multiplication des pratiques dérogatoires qui ont déjà fait scandale l’été dernier avec les Roms.  »

Ces coups de menton des Etats signifieraient surtout la perte de confiance dans le consensus trouvé à la fin des années 1990 avec la communautarisation des règles en matière de politique d’immigration (Schengen, immigration familiale, conditions d’accueil des étudiants, etc.) dont les conséquences ont été plus ou moins heureuses suivant les pays. « Il est très difficile de donner une vision globale des effets de ces textes européens, explique Claire Rodier, juriste au Groupe d’information et de soutien des immigrés (Gisti). Pour la France, cela a surtout baissé les standards, ce n’est pas forcément le cas pour les pays de l’Est… Mais en général, c’est le volet sécuritaire qui a dominé, avec l’idée d’une l’Europe forteresse qui se protège des pays tiers pour “être bien tranquille chez soi”. Et c’est ça qui pète aujourd’hui !  »

La perte de souveraineté des Etats s’est faite à contre-coeur, rappelle-t-elle. « Ce renoncement était d’ailleurs surtout motivé par l’abolition des barrières douanières pour les marchandises. » Et c’est ça qui est attaqué par les gouvernements de droite, d’extrême droite : c’est le grand retour de la parole souverainiste, dont on perçoit facilement la portée électoraliste. « C’est comme si la légitimité des politiques ne se fondait plus que sur leur capacité à parler de l’Etat-nation, note Michel Agier. La droite a posé le paradigme de la peur de l’invasion, de l’étranger comme porteur du malheur de la mondialisation, et pour l’instant la gauche a le même logiciel. Elle a peur de parler de la mondialisation, elle ne veut pas parler des frontières comme carrefour…  » Ce qui expliquerait que « la gauche » ne demande qu’un supplément d’humanité dans le traitement des politiques migratoires et ne cherche à toucher l’opinion publique qu’avec des « réactions indignées  », comme on a pu le constater récemment avec les migrants tunisiens. Comme l’a souligné Daniel Cohn-Bendit au Parlement européen le 11 mai, face à José Manuel Barroso, président de la Commission européenne, le retour des contrôles aux frontières intérieures va se traduire par des contrôles au faciès. En clair, demain, seuls les Blancs pourront circuler librement.

Recul systématique

Faciliter la mobilité, « lever les barrières » comme le titrait un rapport du Pnud de 2009 resté dans une triste confidentialité, dédramatiser les effets de l’immigration… La quasi-totalité des experts de l’immigration soutiennent ces idées depuis des années, sans que cela ne perturbe en rien les discours politiques dominants. « Depuis le 11-Septembre, la lutte contre le terrorisme a tout verrouillé, relève Claire Rodier. On a assisté à un recul systématique de tous les textes européens définissant les normes communes en termes d’asile et d’immigration. Et la mort de Ben Laden ne va rien arranger, car la menace est désormais partout et elle est permanente. »

Le renforcement de Frontex (l’agence européenne qui gère les frontières extérieures) s’est traduit entre autres par 800 à 1 000 morts en Méditerranée depuis le début de l’année, et maintenant la remise en cause de la liberté de circulation en Europe… Alors que la Tunisie a accueilli 250 000 personnes fuyant la guerre en Libye, la montée en épingle de « l’invasion » de 25 000 Tunisiens en Europe n’a pas fini de faire des ravages.


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  • A lire

    Le couloir des exilés. Etre étranger dans un monde commun

    de Michel Agier, Ed. du croquant, 117 p., 13 €.

    Liberté de circulation : un droit, quelles politiques ?

    Gisti, 164 p., 10 €, publication en libre accès sur www.gisti.org