Photo dandeluca
Accueil | Par Nicolas Haeringer | 19 juillet 2013

Détroit, la tutelle contre la démocratie

La ville symbole de l’industrie américaine est sous tutelle
depuis fin mars. Laissée à l’abandon, ravagée par le
chômage, Détroit s’apprête à subir un traitement de
choc dont la démocratie locale ne sortira pas indemne.
Les résistances s’organisent.

Vos réactions (1)
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

« Un triste jour pour Détroit ».
C’est ainsi que Grace Lee
Boggs, l’une des figures
du mouvement pour les
droits civiques, qualifie le
25 mars 2013. Ce lundi-là, Kevyn Orr,
un avocat de Washington DC, a en effet
officiellement pris ses fonctions d’« Administrateur
financier d’urgence » de
la ville. Pour le dire autrement : Détroit
était officiellement placée sous tutelle de
l’État du Michigan.

La ville a besoin de 100 millions de
dollars de trésorerie d’ici quatre mois,
et doit rembourser 2 milliards de dollars
de dette au cours des cinq prochaines
années. Le déficit de l’exercice
2012 s’élève à 327 millions de dollars,
auxquels il convient d’ajouter 610 millions
d’emprunts supplémentaires,
contractés pour boucler le budget
sans risquer le défaut de paiement. Au
total, la ville est endettée à hauteur de
14 milliards de dollars.

Symbole de l’histoire industrielle des
États-Unis, désormais abandonnée par
l’état fédéral, Détroit subit de plein fouet
le poids d’une dette démesurée et du
dogme de l’austérité. Ce qui s’y joue est
une mise en abîme des dysfonctionnements
actuels du capitalisme, et de sa
rupture, désormais largement consommée,
avec la démocratie.

« Comme si Katrina avait duré 60 ans  »

Jusqu’aux années 1950, Détroit fut une
ville prospère. Grâce à l’industrie automobile,
elle connaissait son apogée et
était, avec ses 1 849 000 habitants la
sixième ville du pays. Face aux revendications
ouvrières, les industriels commencèrent à déménager les premières
usines, de quelques kilomètres parfois,
dans des villes à la fiscalité avantageuse,
en embauchant des ouvriers plus dociles.
Le lent déclin de la ville débutait, bientôt
renforcé par la crise du secteur. Grace
Lee Boggs, installée sur place depuis
1953, explique que « c’est comme si Katrina
avait duré 60 ans »
 : un ouragan de
basse intensité, mais dont les ravages ne
sont pas moins importants. Des quartiers
entiers sont laissés à l’abandon, les maisons,
désormais bringuebalantes, menacent
de s’effondrer à tout moment, quand
elles ne partent pas en fumée. La criminalité
y atteint des sommets. Officiellement,
le taux de chômage est d’environ 30 %,
mais approcherait en réalité les 50 %.

La situation de la ville ne doit rien à la fatalité
 : le taux de chômage du Michigan n’est
« que » de 8,8 %. Ville à 89 % Noire,
dans un état à 80 % Blanc, Détroit a été
sciemment laissée à l’abandon.
Confrontées à cette dette galopante, les
autorités publiques ont dans un premier
temps pu être tentées de raisonner à
court terme. Les plans de licenciements
se sont multipliés, afin de réduire la
masse salariale de la ville… mais les retraites
des employés municipaux sont en
effet à la charge de la ville. Les coûts sont
simplement reportés dans le temps. Dans
l’intervalle, la population s’est appauvrie.

Ni service public, ni démocratie

Nommé par le gouverneur républicain de
l’État, malgré l’opposition des habitants
de Détroit, Kevyn Orr aura tout pouvoir
sur les finances de la ville. Il pourra ainsi décider de mettre un terme à tous les
contrats liant la ville à ses employés ou à
ses fournisseurs. Son autorité se substitue
à celle du conseil municipal, qui ne
pourra s’opposer à ses décisions.
Orr est l’un des meilleurs avocats de
faillite du pays et est rompu aux traitements
de chocs. En charge du dossier
Chrysler, mis en faillite en 2009,
et qui, depuis, renoue avec les bénéfices,
il avait piloté un plan drastique
de restructuration. 798 concessionnaires
avaient été sommés de mettre
la clef sous la porte avec un préavis
d’un mois seulement.

L’équation est la suivante : pour sauver la
ville de la faillite, autrement dit pour préserver
le minimum de services publics, il
est nécessaire de suspendre temporairement
la démocratie. L’endettement de
Détroit imposerait en effet des décisions
trop impopulaires pour qu’elles puissent
être prises par des élus. Et, puisqu’il n’y
a, selon la doxa néolibérale, pas d’alternative
à l’austérité, il ne serait in fine pas
aberrant de s’en remettre à un expert.
Les habitants de Détroit avaient rejeté
la première tentative du gouverneur
d’installer un administrateur
d’urgence. Il est donc passé en force,
imposant ainsi un troc d’un genre nouveau
 : renoncer aux droits civiques en
échange du maintien d’un minimum
d’infrastructures publiques.

Angles morts

Mais les angles morts de ce raisonnement
sont nombreux. L’austérité
n’est premièrement pas porteuse à
moyen et à long terme. À terme, les
comptes de la ville seront peut-être à
l’équilibre, mais les habitants n’auront
ni service public ni démocratie.
Le cas de Flint est à cet égard exemplaire.
Située à une centaine de kilomètres
de Détroit, berceau de General
Motors, la ville est sous tutelle depuis
2009. Son administrateur d’urgence
reconnaît désormais lui-même que le remède
qu’il a imposé aux habitants n’est
pas meilleur que le mal. Les finances de
la ville sont certes revenues à l’équilibre.
Mais la criminalité y a explosé, les infrastructures
les plus basiques (comme
l’éclairage public ou les feux de signalisation)
sont abandonnées, et les habitants
continuent donc de fuir une ville
rendue invivable, à l’état de choc.

Détroit suit depuis longtemps la même
route. Dix écoles ont fermé fin 2012. Depuis deux ans, la ville envoie chaque
année un préavis de licenciement à l’ensemble
de ses instituteurs, ne sachant
pas à l’avance combien d’entre eux elle
pourra garder l’année suivante. Elle n’en
réembauche ensuite qu’une partie, avec
des contrats revus à la baisse.
En outre, la rhétorique de l’urgence
masque les conflits d’intérêt, nombreux,
qui constituent la toile de fond de ces
décisions. Le cabinet Jones Day, dont
Kevyn Orr était jusqu’au moins dernier
un associé, a ainsi été choisi, hors toute
procédure d’appel d’offres, pour appuyer
le redressement de Détroit… Auparavant,
le cabinet de conseil Conway
Mackenzie avait proposé un plan
d’économie de 7,4 millions de dollars
(via la réduction drastique du nombre
de collaborateurs des élus au conseil
municipal). Une consultance que le cabinet
a facturée… 4,2 millions de dollars !

Unoccupy Détroit

Détroit peut-elle s’en sortir sans le soutien
de l’état fédéral ? Rien n’est moins
sûr. Les habitants de la ville commencent
donc à s’organiser et cherchent à mobiliser
l’opinion publique fédérale. Ils multiplient
les manifestations, les opérations
escargot sur les autoroutes desservant
la ville ainsi que les occupations de bâtiments
publics.
Mais, autour du « Boggs Center to Nurture
Community Leadership », l’organisation
fondée par Grace Lee Boggs et son
mari, d’autres font un choix différent : ce
qu’il s’appelle le « visionnary organizing »,
« l’organisation visionnaire ». Plutôt que
de dépenser leur énergie dans la mobilisation contestataire et d’attendre, in fine, que
Washington renonce à sa passivité, ils
préfèrent s’organiser pour expérimenter,
au quotidien, la vie de l’après capitalisme :
« Il est temps de créer un conseil d’organisations
de Détroit, qui inclurait le conseil
municipal et toutes les organisations qui
travaillent au niveau local »
, explique Shea
Howell, du Boggs Center. « C’est notre
droit et notre responsabilité de créer les
moyens et les voies pour nous gouverner
dans nos propres communautés. Nous
sommes en train de construire une nouvelle
démocratie, ancrée dans l’histoire,
la sagesse et la vision de notre communauté
(…) . »
Un réseau est déjà en place,
qui entend fédérer diverses initiatives de
prise en charge, par la communauté de ce
que ni le marché ni la municipalité ne sont
en mesure de faire.
Kevyn Orr décrit sa mission comme
« les jeux olympiques de la restructuration
 »,
et, candide, assure être prêt à être
« l’homme le plus détesté » de la région,
certain de réussir et de pouvoir « raconter
à [ses] petits enfants »
comment il
aura « participé à la plus grande opération
de redressement de l’histoire »
. Plus
humbles, les habitants de Détroit expérimentent,
avec lucidité et détermination,
l’après capitalisme, comme l’explique
Shea Howell : « Il ne s’agit pas d’améliorer
la qualité de la vie des habitants de
Détroit. C’est une question de pouvoir et
de contrôle. La poursuite de la vie, de la
liberté et du bonheur ne viendra pas d’un
administrateur d’urgence dont le boulot
est de privatiser notre ville. Tout dépendra
de ce que nous saurons créer dans nos
communautés. »

Vos réactions (1)
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

  • <>

    Quelle belle conclusion et si rare dans notre presse, mais celles de la vraie gauche.

    En effet, 6ème ou pas, la démocratie se vit au quotidien par l’œuvre de chacun, non ?.

    jean-marc Le 21 juillet 2013 à 08:06
  •  
Forum sur abonnement

Pour poster un commentaire, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d'indiquer ci-dessous l'identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n'êtes pas encore enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?