Photo ¡Que comunismo!
Accueil | Par Edith Wustefeld, Johan Verhoeven | 13 août 2013

Les contradictions de la révolution bolivarienne

Alors que la révolution connaît quelques écueils,
la mort récente d’Hugo Chavez sonne l’heure du bilan.
L’occasion d’une lecture critique sur un processus
engagé en 1999.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Un mois avant la mort du
président Chavez, nous arrivions
à Caracas. Par la fenêtre
du bus, nous contemplions
les immenses
panneaux publicitaires qui bordent le ring
de la ville. Une image nous a marqués. Un
portait géant de Chavez, coincé entre un
panneau publicitaire encore plus grand
pour McDonald et l’édifice d’une compagnie
financière. Cela peut résumer une
certaine réalité du Venezuela bolivarien.
« Si tu demandes aux gens dans la rue,
personne ne te répondra qu’il pense
habiter dans un pays socialiste. Au plus,
ils te répondront que c’est un processus
en construction »
, nous explique
Emiliano Teran, chercheur au CELARG
(Centre d’Études latino-américaines
Rómulo Gallegos).

Pas de révolution, mais un processus
révolutionnaire auquel s’identifient de
larges secteurs de la population, de
manière authentique et forte. Si la structure
de la société vénézuélienne n’a pas
fondamentalement changé, le processus
a provoqué des changements réels dans
le pays. Par exemple dans les domaines
de la grande pauvreté et de l’accès aux
droits fondamentaux, et au niveau de
l’estime de soi des secteurs populaires,
de la conscience politique et de la foi
dans l’action collective.

Albert Cardozo, ouvrier et animateur du
programme radio « lutte des classes »,
constate : « On n’a rompu ni avec le capitalisme
ni avec l’État libéral bourgeois.
Mais les consciences se sont réveillées.
Seulement les obstacles sont énormes,
autant à l’extérieur du processus qu’à
l’intérieur. »
Le processus est confronté
à de nombreuses contradictions qui
freinent le potentiel de transformation sociale
de la « révolution bolivarienne ».

Du contrôle ouvrier à la bureaucratisation

Euler Calzadillo, porte-parole d’un front
d’entreprises récupérées, insiste sur les
problèmes internes du processus. « La
bureaucratie limite nos efforts. (…) Elle
est présente à tous les niveaux, dans
l’État, le parti, les syndicats.
 » Souvent
plus réformistes et modérés, les bureaucrates
sont très souvent montrés du doigt
pour leurs corruptions et inactions, et les
obstacles qu’ils mettent aux combats
d’organisations populaires. Un exemple :
« Malgré la consigne du commandant
Chavez – entreprise fermée, entreprise
occupée –, il n’y a actuellement que
cinq entreprises sous contrôle ouvrier au
Venezuela. »
Plus largement, la nationalisation
ne concerne qu’une petite partie
des entreprises. Pourtant de nombreux
travailleurs occupent leurs entreprises
et demandent la nationalisation, comme
le leur permet la loi en cas de fermeture
injustifiée de la part du patron. Mais les
procédures sont longues et ni la justice
ni l’administration ne facilitent les choses.
Ce qui décourage de nombreux travailleurs.
Parmi les entreprises qui appartiennent
désormais à l’État, beaucoup ont été
nationalisées de manière bureaucratique
et déconnectée des organisations de
base. Malgré les discours et la loi, les
travailleurs n’ont souvent pas droit à participer
à la gestion. Gérées d’en haut et
insérées dans les marchés capitalistes,
les entreprises nationalisées répondent
plus souvent à une logique de capitalisme
d’État plutôt qu’à celle du « socialisme
du XXIe siècle ». Les cas ne sont pas
rares où les conditions de travail se sont détériorées une fois l’entreprise contrôlée
par l’État. À INAF, une entreprise de
tuyauterie de Maracay, les travailleurs ont
réoccupé l’usine le 4 mars dernier. Pourtant
ce n’est pas contre le patron qu’ils
protestent. Lui, il a voulu fermer l’usine il
y a 6 ans, les ouvriers l’ont occupée et
ont relancé la production avec succès.
Devant la porte fermée de l’usine, un travailleur
nous explique : « Pendant 4 ans,
nous avons produit sous contrôle ouvrier
et demandé la nationalisation de l’entreprise.
Nous voulions qu’elle appartienne
à la société. Lorsqu’elle a été nationalisée,
l’administration a envoyé des fonctionnaires
pour diriger l’usine. »
Depuis,
le conseil de travailleurs a été dissous,
l’ancienne ligne hiérarchique a été rétablie,
la production a fortement baissé et
de nombreux droits des travailleurs ne
sont pas respectés.

Entre discours participatif et centralisation

Alors que la nouvelle constitution est
une des plus progressistes au monde
et instaure la démocratie participative, la
participation citoyenne n’est pas encore
une évidence. Le gouvernement s’est
montré pionnier dans l’invention de nouvelles
structures pour assurer la participation
de tous et instaurer un « pouvoir
populaire ». Les conseils communaux, qui
rassemblent entre 200 et 400 familles,
et les communes, qui fédèrent plusieurs
conseils communaux, sont conçus
comme des instruments d’autogouvernement
direct des communautés. Cependant,
« les institutions ne sont pas prêtes à
jouer le jeu. Les communes sont souvent
vues par l’État comme des appendices
locaux, dans une logique du haut vers
le bas. Il y a un conflit entre des intérêts
différents »,
résume Wilmer Valles,
porte-parole d’une commune de l’État
de Falcon. L’administration rechigne
souvent à reconnaître les communes qui
se constituent depuis la base, sur initiative
populaire. Dans l’État de Falcon,
aucune commune n’a encore reçu
de reconnaissance légale.

Les limites d’un parti unifié

Le PSUV (Parti socialiste unifié du Venezuela),
lancé par Chavez en 2007,
s’est constitué en machine de guerre
électorale. Il rassemble déjà plus de sept
millions d’adhérents et est capable de
mobiliser largement ses militants. Cependant,
si la machine est bien huilée, les grains de sable se multiplient. Parmi les
militants de base, les voix commencent à
s’élever contre le manque de démocratie
interne. Ils ont été nombreux à dénoncer
par exemple la nomination unilatérale des
candidats au poste de gouverneur de
la part de la direction nationale du parti
lors des dernières élections fédérales, au
mépris du vote des militants. Entre ceuxci
et les cadres du parti, la distance est
grande. Et des fissures apparaissent là
où des voix plus critiques sont minimalisées,
marginalisées voire criminalisées.

Une révolution à venir  ?

La liste des contradictions du processus
bolivarien est encore longue. Malgré tout,
de nombreux Vénézuéliens continuent à y
croire. Au-delà de leur foi inconditionnelle
et quasi spirituelle en Chavez, c’est une
volonté de changement qui est partagée
par le chavisme populaire. Le véritable potentiel
révolutionnaire est à chercher dans
les organisations de base, où l’on trouve
des secteurs critiques et qui prennent au
sérieux les discours révolutionnaires de
Chavez, que lui-même n’a pas appliqués
jusqu’au bout. Sa disparition ouvre une
nouvelle page dans l’histoire du Venezuela.
Il est probable que la possibilité d’une
transformation sociale plus profonde
dépende de la capacité des mouvements
populaires à déborder l’appareil d’État
et du parti. « L’évolution de la situation
dépendra de la capacité des groupes les
plus progressistes et critiques de nouer
des alliances horizontales et de sortir
des alliances verticales qui existaient
jusqu’à maintenant, centrées autour
de Chavez »
, résume Emiliano.

En juin 2009, à l’occasion d’un discours,
Chavez affirmait : « L’impulsion de
cette révolution est déjà faite. (…) Ce
qu’il convient de faire est désormais de
lui donner la bonne direction. »
Reste
à savoir quelle direction.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

Forum sur abonnement

Pour poster un commentaire, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d'indiquer ci-dessous l'identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n'êtes pas encore enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?