Accueil | Par Gildas Le Dem | 29 juin 2018

Alexandria Ocasio-Cortez : du dégagisme à l’américaine

Victoire surprise à New York dans une primaire du Parti démocrate : une ancienne barmaid latino de 28 ans née dans le Bronx, l’a emporté cette semaine face à un baron du parti. Espoirs intersectionnels et révolution politique de l’autre côté de l’Atlantique.

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She did it ! Elle l’a fait. Et pas qu’un peu. Alexandria Ocasio-Cortez a donc remporté l’investiture démocrate dans le 14ème district de New York contre Joe Crowley, avec le score – écrasant, saisissant – de 57, 5 % des voix, contre 42,5 % à son adversaire, représentant, s’il en est, de l’establishment démocrate. Les médias américains parlent déjà de « séisme politique ». Et Donald Trump lui-même s’est ému, sur son compte Twitter, de voir disparaître un vieil adversaire de la scène politique new-yorkaise.

On avait analysé, ici, quels étaient les ressorts d’une campagne qui pouvait n’apparaître, il y a quelques semaines encore, que comme une forme de défi tout au plus sympathique, quand elle ne prêtait pas à des commentaires empreints de scepticisme et de cynisme de la part de tous les acteurs de l’establishment. La jeune candidate se présentait certes comme une candidate démocrate mais issue de la classe des travailleurs ; ce qui, aux États-Unis, fait encore trembler les coeurs même les plus progressistes. Elle s’appuyait sur une démarche intersectionelle, refusant de séparer les questions de race, de classe, de genre, de sexualité. Enfin, elle mettait en oeuvre une stratégie populiste et inclusive : constituer un nous politique, articuler des demandes populaires hétérogènes dans le sens de plus d’égalité et de justice sociale pour tous.

Une lutte intersectionnelle victorieuse

Tout semblait donc à vrai dire fou, irraisonné, excessif dans cette campagne de terrain qui, n’était le soutien de Bernie Sanders (Joe Crowley étant au contraire appuyé par les Clinton et l’establishment démocrate), ne s’appuyait, au départ, que sur la mobilisation des abstentionnistes et des populations délaissées par le parti démocrate. Comme toujours, pour l’establishment démocrate, il ne suffirait que de jouer sur la peur inspirée par le parti républicain et Donald Trump, pour rallier, par défaut, les voix des travailleurs, des femmes ou des populations d’origine immigrée encore prêts à voter en dépit de tous les espoirs déçus. Et pour le reste, on maintiendrait, autour du soutien moral des classes moyennes, un statu quo raisonnable et une forme de consensus au centre, tout en cédant en pratique – en dépit de proclamations anti-racistes, féministes, etc. – toujours un peu plus de terrain à l’adversaire sur les questions de revenus, de santé, d’éducation ou d’immigration. Comme si les questions économiques et sociales n’affectaient pas, en premier lieu, les plus fragiles d’entre les travailleurs : les femmes, les noirs et les latinos !

Comme Alexandria Ocasio-Cortez l’a répété à plusieurs reprises durant la campagne, « il n’est pas de question économique et sociale qui n’ait de prolongement racial, comme il n’est pas de question raciale qui n’ait de prolongement économique et social ». On ne peut donc, sauf aveuglement volontaire, mettre une question au centre d’un agenda politique sans en reléguer une autre aux marges de l’action politique ce qui signifie, en fait, se refuser à traiter cette question dans ses prolongements et son ensemble. Il faut donc, au contraire, démarginaliser les questions de race, de genre, de sexualité pour, également, reformuler de manière effective la question économique et sociale. Et c’est ainsi, en effet, que la jeune candidate latino a pu se présenter, face à son adversaire, comme la championne de la question des travailleurs new-yorkais, mettant fin, par sa victoire écrasante, à ce « cycle de cynisme et d’incurie » engagé, depuis les années 90, par le néolibéralisme des Clinton, et qui voulait non plus transformer l’Amérique mais uniquement se maintenir au pouvoir. En remettant à l’agenda des questions comme celle d’un revenu minimum, d’une éducation publique gratuite, d’emplois fédéraux garantis, d’une sécurité sociale pour tous, Alexandria Ocasio-Cortez ne craignait pas même d’en appeler – suite à la crise de 2008 et l’occasion manquée par Obama de faire plier la finance et de relancer l’investissement public – à un nouveau New Deal pour tous.

Une nouvelle donne sociologique en politique

La jeune femme est en effet âgée de 28 ans et issue des classes populaires du Bronx et du Queens. Elle était encore barmaid et éducatrice il y a quelques mois. Cumulant les emplois depuis son adolescence – son père est décédé durant la crise de 2008 –pour, avec sa mère d’origine portoricaine, faire subsister sa famille, elle avait pourtant déjà été l’une des organisatrices de la campagne de Bernie Sanders pour l’investiture démocrate à la présidentielle américaine en 2016. Mais nul n’imaginait qu’elle puisse défier - et encore moins battre ! - un représentant du parti démocrate en place depuis 20 ans, et appelé à succéder à Nancy Pelosi au rôle de leader démocrate à la Chambre des Représentants. C’est dire, pour parler comme le New-York Times, que la base du Parti démocrate est en état d’insurrection politique et que désormais, elle risque bien de répudier un peu partout les candidats démocrates "modérés". La victoire de la jeune candidate new-yorkaise inaugure sans doute, en effet, une série de victoires de jeunes leaders démocrates radicaux. Il faut en effet également compter avec la victoire de Ben Jealous dans le Maryland, et celles, peut-être à venir, d’Ayanna Pressley dans le Massachusetts, de Cori Bush dans le Missouri, ou encore de Chardo Richardson en Floride. Toutes et tous, sous la bannière de Bernie Sanders, entendent en effet conquérir le Parti démocrate pour en faire l’outil de ce que le sénateur du Vermont appelle une « révolution politique ». Bien plus, sous la pression de ces victoires, un verrou institutionnel décisif vient de sauter : Tom Perez, qui dirige le DNC, le comité national du Parti démocrate, s’est vu tenu de proposer une réduction du rôle des super-délégués dans la désignation des candidats (les dignitaires du Parti démocrate avaient, par exemple, clairement pesé dans le sens d’une désignation d’Hillary Clinton en 2016).

Surtout, ces nouvelles candidatures entrent évidemment en résonance avec les mouvements d’activistes dont elles sont les plus souvent issues, et mettent à nu le cynisme du Parti démocrate. Un épisode portant sur la question de l’immigration, aura en effet marqué le débat Ocasio-Cortez/Crowley. Joe Crowley s’était, comme à son habitude, répandu en indignation morale contre les dispositions de l’administration Trump à l’égard des migrants, les qualifiant avec bruit de « fasciste ». Mais de deux choses l’une : ou bien les dispositifs comme l’ICE (un agence de police frontalière dont le rôle aux États-Unis est l’équivalent, peu ou proue, de dispositifs comme FRONTEX pour l’Union européenne) sont des dispositifs d’état criminels (notamment lorsqu’ils séparent les enfants des parents). Et ils doivent par conséquent, comme l’a rappelé Ocasio-Cortez à son adversaire, être abolis. Ou bien il ne sert à rien de crier au fascisme (surtout lorsque l’on a supporté des administrations démocrates qui, comme celle d’Obama, ont, plus que toutes, encouragées ces dispositifs, et ont livré clé en main des instruments de répression à l’autoritarisme de l’administration Trump).

On ne perd que les combats que l’on ne mène pas

On disait, là encore, si l’on était cynique ou indifférent, que c’était peine perdue, que jamais les Américains ne se rallieraient à un combat en faveur des droits des migrants ; qu’il fallait donc protester pour la forme, s’en tenir à des positions morales bien faites pour se satisfaire de soi-même en conscience ; mais sans espoir et encore moins d’engagement à modifier politiquement, et effectivement, la donne. Et pourtant. Et pourtant les Américains (qui savent bien qu’ils ne sont rien d’autre, au fond, qu’une nation de migrants) se sont mobilisés, aux premiers rangs desquels les femmes activistes qui ont, à nouveau hier, après la grande marche féministe de cet automne, envahi les institutions de la capitale américaine, sous les saluts, enthousiastes, de la sénatrice Elisabeth Warren.

 

 

On ne perd les combats que l’on ne mène pas. Et Bernie Sanders a raison, dans un tribune récente, de dire que le combat ne peut être que global. Global au sens où, si les Démocrates et les forces de gauche veulent véritablement, et partout, vaincre l’autoritarisme montant des forces de l’argent et de l’oligarchie qui, de Poutine à Trump et Erdogan, en passant par les monarchies du Golfe, dominent actuellement la scène politique nationale et internationale, on ne peut désormais plus séparer les droits des travailleurs, des femmes, des migrants et des minorités raciales. Mais encore faut-il d’abord – là où des régimes autoritaires promeuvent la division et la haine –, pour encourager le sens de l’inclusion et de la justice sociale, vaincre l’apathie que des élites cyniques et indifférentes ont contribué à installer dans les têtes et dans les coeurs des électeurs. On parle souvent d’une haine des élites qui animerait cette nouvelle gauche. C’est faux. C’est qu’au fond, la maxime de ces nouvelles figures de la gauche pourrait être celle que Gramsci s’était faite, en déclarant ne rien tant haïr que l’indifférence, la sécheresse et la paresse de coeur. Et c’est bien celles-ci que le courage, l’enthousiasme, une certaine innocence aussi de celle qui est sans doute appelée à devenir une grande figure de la politique américaine vient de vaincre de manière fracassante.

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  • Enfin un article qui donne du sens au slogan de Regards.

    choucroute Le 29 juin à 18:14
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  • Bonsoir
    il ne s’agit pas d’une synthèse populiste mais d’un Debat populaire tout à son honneur.
    Enfin un langage rénové qui n’a pas peur de se proclamer à et de gauche .
    Non le dieu fric n’a pas tout pillé,
    il reste un espoir , une lumiere
    Tous mes vœux à elle !!!

    Thierry Le 29 juin à 21:36
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  • Merci pour l’article ! Attention peut-être au raccourci sur le "néolibéralisme des Clinton", qui d’après les auteurs ne " voulait non plus transformer l’Amérique mais uniquement se maintenir au pouvoir" : c’est malheureusement bien plus grave que ça, ces élites démocrates du haut, ainsi que leurs soutiens du "bas" qui ont voté pour elles, sont convaincus de leurs propres discours moralisateurs et du rôle salvateur du privé, de la finance, pour traiter des problèmes sociaux. (sounds familiar, right ?).

    Marion M. Le 30 juin à 12:46
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