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Accueil | Par Fabien Perrier | 16 janvier 2019

Alexis Tsipras, coup de poker ou repositionnement politique ?

La démission du ministre grec de la Défense, Panos Kammenos, plonge le gouvernement dans une crise politique. Son départ prive le Parlement d’une majorité absolue. Pour tenter de s’en sortir, Alexis Tsipras sollicite un vote de confiance tout en préparant le futur en matière d’alliances électorales.

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« Ma conscience exige que nous exploitions cette opportunité historique, même si elle a un coût politique. » Ce mardi, à la Vouli, le Parlement hellène, le Premier ministre grec Alexis Tsipras a ouvert par ces mots les débats préalables au vote de confiance qu’il a lui-même sollicité. Le scrutin parlementaire devrait se tenir dans la nuit de mercredi à jeudi. D’ici là, le pays retient son souffle : en théorie, le gouvernement pourrait être renversé.

Si le Premier ministre et leader de Syriza, le parti de la gauche grecque, a décidé de faire appel à un vote de confiance, c’est parce que la Grèce est de nouveau plongée dans une crise politique qui a pour origine l’accord de Prespes. Signé en juin entre Athènes et Skopje, il met fin à 27 années de contentieux entre la Grèce et la Macédoine à propos du nom de cette ancienne république de la Fédération yougoslave. S’il est ratifié, l’ex-province yougoslave peuplée de 2 millions d’habitants sera rebaptisée "République de Macédoine du Nord".

 

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En outre, elle pourra poser sa candidature pour entrer dans l’Union européenne et dans l’OTAN. Côté grec, cet accord a d’abord été négocié par Nikos Kotzias, alors ministre des Affaires étrangères, avec le soutien d’Alexis Tsipras ; il suscite la satisfaction dans les rangs de Syriza, le parti au pouvoir. Mais d’emblée, la solution a suscité le mécontentement de Panos Kammenos, ministre de la Défense et chef de file des Grecs indépendants, un petit parti souverainiste partenaire gouvernemental de Syriza.

Quand un petit parti fait vaciller le gouvernement

L’heure est venue de faire ratifier cet accord par la Vouli après qu’il a été ratifié le 11 janvier par le Parlement de Skopje. Panos Kammenos s’y refuse. Pour lui qui considère ce texte comme une trahison, ce serait mettre en danger l’un des piliers identitaires de son parti. Il préfère donc lâcher son allié à la tête de l’Etat depuis janvier 2015 et remet sa démission. Dans la foulée, le président du parti souverainiste a prévenu lors d’une conférence de presse : les membres des Grecs indépendants détenant des portefeuilles ministériels doivent démissionner, sinon ils seront exclus du parti.

L’accord de Prespes fera-t-il chuter Alexis Tsipras ? Il a déjà fait tomber Nikos Kotzias, qui a démissionné en raison de tensions avec le ministre de la Défense qui, à son tour, se met en retrait. En outre, l’opinion publique est elle aussi majoritairement opposée à l’accord de Prespes. Ainsi, selon l’institut Public issue, 65% des sondés y étaient opposés en novembre 2018 et en septembre, un autre institut, Pulse, donnait une opposition de 60% des Grecs. Le 20 janvier, l’opposition appelle à une manifestation contre le changement de nom à Athènes.

Avec le divorce entre Syriza et les Grecs indépendants, Alexis Tsipras et son parti perdent un partenaire de petite taille à la Vouli mais au poids essentiel. Jusqu’alors, avec les sept députés des Grecs indépendants, Alexis Tsipras et son parti, Syriza (145 députés au total), avaient la majorité absolue des 300 sièges de la Vouli.

Tsipras joue sa tête

Dans ce contexte, Alexis Tsipras a malgré tout décidé de solliciter un vote de confiance qui n’était nécessaire. Il s’agit d’abord d’un choix politique et stratégique. En théorie, pour que le gouvernement reste en place, au moins 120 députés doivent accorder leur confiance lors du scrutin parlementaire. Mais le gouvernement grec espère bien recueillir davantage. « Même si ce n’est pas techniquement essentiel, l’objectif du gouvernement est d’obtenir plus de 151 votes », a déclaré Dimitris Tzanakopoulos, porte-parole du gouvernement, cité par l’Agence Ana. Avant d’expliciter :

« Le vote de confiance n’est pas seulement un vote de confiance au Premier ministre mais aussi aux initiatives du gouvernement sur l’accord de Prespes, l’augmentation du salaire minimum ou encore la question de la dette. »

Le vote de confiance est donc un enjeu de positionnement et de capacité d’action sur le plus terme. Par ce coup de poker, Alexis Tsipras entend ainsi redynamiser son gouvernement et refonder sa majorité.

Hasardeux ? Thanos Dokos, chercheur au centre Eliamep, spécialisé dans les relations internationale, le sous-entend : « Sur le plan diplomatique, le gouvernement a très bien négocié l’accord de Prespes. Mais sur le plan interne, il n’a ni cherché un consensus entre les partis, ni préparé l’opinion publique à accepter la solution trouvée. Il a voulu diviser Nouvelle Démocratie [ND, le principal parti d’opposition de droite, NDLR] tout en les forçant à adopter une position négative. »

ND a déjà annoncé que ses 78 députés se prononceraient contre. Nikos Marantzidis, professeur de sociologie à l’Université de Thessalonique tempère : « Il y a certes, un risque... mais il est maîtrisé. Tsipras, c’est un artiste du risque ! » Selon différentes sources, le gouvernement se serait en effet assuré d’avoir plus de 151 députés en sa faveur quitte à faire appel à des députés du centre, comme Spyros Danellis (To Potami, La Rivière, centre-droit).

Syriza en marche vers le centre

D’ailleurs, ce dimanche, dans un discours prononcé en conclusion d’une conférence sur l’accord de Prespes, Alexis Tsipras a, d’une part, assuré que les prochaines élections législatives auraient lieu en octobre – donc que ce gouvernement irait au terme de son mandat – et de l’autre, il a demandé aux « forces progressistes de s’unir pour le jour d’après ». L’événement était organisé par un « mouvement pour la convergence du centre-gauche » , selon le site grec Néa Sélida. Ce centre, le Premier ministre grec lorgne de plus en plus dessus et espère bien l’amener, à terme, dans son aventure politique.

Le premier test sera évidemment le vote de l’accord de Prespes qui aura lieu dans la foulée du vote de confiance. Ce test aura sans doute une valeur de révélateur des alliances en préparation pour les futures élections régionales, européennes, et législatives qui se tiendront en 2019. D’après un sondage de l’institut Metron Analysis, ND serait créditée de 28% des intentions de vote, contre 21% pour Syriza. Allié au centre, Syriza reste en tête. Cette stratégie inquiète certains militants de Syriza qui ne voient pas d’un bon œil un éventuel recentrage de leur parti.

L’hypothèse est en tout cas régulièrement abordée. Pour le Journal des rédacteurs, proche du gouvernement, l’accord de Prespès et la sortie de M. Kammenos « accélèrent les évolutions en faveur d’une convergence entre le centre-gauche et la gauche ». Elle pourrait même dépasser les frontières de la Grèce. Dimitris Papadimoulis, vice-président du groupe GUE au Parlement européen, a ainsi repris, dimanche, cette ritournelle. Fin 2018, il avait déjà appelé à la constitution d’un front allant « de Syriza à Macron ».

 

Fabien Perrier

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  • Excellent article ; bien documenté et clair .
    sont en particulier bien exposés les enjeux de la re composition politique dans les mois à venir en Grèce et peut-être en Europe....ce qui me peut manquer de créer une certaine inquiétude quant à la politique économique et sociale qui nous attend ! Et si la Grèce était Le laboratories Des politique said europeennes ?

    bernard berthelot Le 17 janvier à 23:25
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