Accueil | Entretien par Pablo Vivien-Pillaud | 17 mai 2021

« Après le vote de ce week-end, le paysage politique est complètement remodelé au Chili »

Les Chiliennes et les Chiliens votaient ce week-end pour désigner les rédactrices et les rédacteurs de la nouvelle Loi fondamentale, la Constitution héritée de la dictature militaire d’Augusto Pinochet. Les partis de gauche, mais surtout le parti des indépendants, sont les grands gagnants de ce scrutin. Entretien avec Christophe Ventura.

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Christophe Ventura est directeur de recherche à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS).

 

Regards. Pourquoi ce vote ? Qu’est-ce qui a fait que le droite au pouvoir qui défendait le système actuel, a lancé un tel vote ?

Christophe Ventura. Ce vote avait pour objectif l’élection d’une Convention constitutionnelle – qui est le terme juridique de cette Assemblée constituante. Elle aura pour fonction de rédiger une nouvelle proposition de Constitution à partir du mois de juin 2021 pendant neuf mois qui pourront être prolongés de trois. Il sera ensuite proposé aux Chiliens et aux Chiliennes une nouvelle Loi fondamentale.

 

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Cette élection qui s’est tenue les 15 et 16 mai est le fruit d’un processus non-voulu et anticipé par le gouvernement mais auquel il s’est résolu : c’est une concession qu’il a faite au mouvement social historique de l’hiver 2019 et qui avait mis dans la rue des millions de personnes, du jamais vu au Chili. Une de ses revendications était de passer par la voie de la souveraineté populaire chilienne pour modifier les règles fondamentales du pays en vu notamment, du point du mouvement social, d’améliorer les droits sociaux. Le gouvernement de l’époque, emmené par Sebastián Piñera, avait cédé sur ce processus car il avait fait l’analyse que ce mouvement était trop fort et qu’il allait la déborder mais en espérant le contrôler et y conserver une majorité de la droite et de l’extrême droite. Mais tout cela a été déjoué par le vote de ce week-end.

Les candidats indépendants qui avaient été à l’origine du mouvement d’octobre 2019 pour réclamer une société plus égalitaire sont les grands gagnants du scrutin du week-end Mais est-ce qu’ils sont pour autant devenus une vraie force politique ?

C’est une question qui reste ouverte et qu’on ne peut encore trancher aujourd’hui. Le phénomène de l’élection, c’est que le centre-droit, la droite et l’extrême droite ont subi une lourde défaite avec à peine 37 sièges, c’est-à-dire même pas la minorité de blocage qu’ils espéraient avoir pour contrôler le processus des débats sur la prochaine constituante. La coalition traditionnelle du centre-gauche qui a été au gouvernement pendant ce qu’on appelle la Concertación en sort aussi assez affaiblie : seulement 25 constituants. Elle est débordée largement par la gauche alternative chilienne, la gauche de transformation, composée du Front élargi et du Parti communiste chilien, avec 28 sièges. Enfin, c’est surtout des listes de candidats indépendants de tout parti dont plusieurs sont issus du mouvement social de 2019 qui obtiennent tout le reste des sièges.

Il faut rappeler que le vote n’a pas été très important puisqu’il n’y a eu moins de 39% de participation – moins que les 51% d’octobre 2020 qui avaient ouvert ce processus constituant. Plusieurs raisons : la pandémie qui repart de plus belle au Chili malgré la vaccination mais surtout l’abstention des classes populaires et des villes pauvres. Il n’en demeure pas moins que, dans ce contexte-là, les candidats dits indépendants dont le chemin était semé d’embûches et malgré trois listes distinctes, ont réussi à avoir une majorité de sièges dans la Convention constitutionnelle. À noter l’excellent score de la Liste du peuple, qui est assez directement héritière du mouvement social, avec 24 sièges.

On peut dire que le paysage politique est remodelé au Chili avec l’arrivée d’éléments qui rejettent les partis traditionnels. Ils ne seront pas des alliés naturels des partis de gauche même si leurs aspirations résonnent avec celles de la gauche. Ils ne seront pas une force politique cohérente a priori. Il s’agit plutôt d’un agglomérat de secteurs militants divers et variés sur les questions sociales, de discriminations, de genre… mais ils n’ont pas de direction à proprement parlé et encore moins de leader. Ils se confronteront au délicat et incontournable jeu des alliances.

Une maire communiste va diriger la capitale, Santiago de Chile. Elle s’appelle Irací Hassler. Le Parti communiste n’est pas vraiment un parti nouveau sur la scène politique. Qu’est-ce que cela veut dire pour toi ?

L’élection de la Convention constitutionnelle était adossée à d’autres élections prévues avant le plébiscite d’octobre 2020, notamment des élections locales et régionales. Là aussi, le paysage est complexe mais montre une poussée indéniable de la gauche et des forces progressistes. C’est historique : la capitale, Santiago va être dirigée par une militante féministe qui s’appelle Irací Hassler et qui est membre du Parti communiste. De même, le nouveau gouverneur de Valparaíso, Rodrigo Mundaca, est un militant très connu des mouvements sociaux qui milite en faveur de l’égalité dans l’accès à l’eau au Chili – autre sujet lié à la Constitution – et qui avait reçu le Prix Danielle Mitterrand en France pour ce combat.

D’une manière générale, les candidats issus du centre-gauche ou de la gauche de transformation obtiennent beaucoup de victoires au détriment de la droite et de l’extrême droite qui avaient fait alliance. Ce n’était pas complètement inattendu puisque Sebastián Piñera, depuis le mouvement social de 2019, est devenu un président très impopulaire avec à peine 6% des Chiliens qui lui accordent leur confiance. Il a déclaré que ces résultats montrait que son gouvernement n’était pas en accord avec les demandes citoyennes et qu’il était confronté à de nouveaux leaderships. Et c’est totalement lucide !

Un dernier mot sur le Parti communiste chilien qui remportent des victoires importantes. D’abord, le PCC a su renouveler sa direction avec une nouvelle génération qui portent les aspirations des mouvements sociaux actuels au Chili dont ils ont été parties prenantes. Ils ont aussi refusé d’apporter leur soutien à l’accord politique national des partis proposé par le gouvernement lorsque le mouvement social grondait au plus fort. Enfin, il faut surtout noter que ce que propose le PCC a des échos très puissants avec le mouvement social et que c’est sûrement ça avant tout qui a porté ses fruits.

 

Propos recueillis par Pablo Pillaud-Vivien

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