Fabien Perrier
Accueil | Par Fabien Perrier | 4 juin 2018

Aquarius : une bulle d’humanité entre deux rives méditerranéennes peu accueillantes

L’Aquarius a débarqué à Pozzallo, en Sicile, 158 migrants le 1er juin. Le 3 juin, Matteo Salvini, le vice-Premier ministre et ministre de l’Intérieur de la Ligue du Nord (parti d’extrême-droite), était attendu en Sicile.

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Regards est à bord de l’Aquarius pour trois semaines et fera régulièrement le point sur la situation.

D’un côté, un départ de migrants éreintés... depuis les côtes de la Libye. De l’autre, une visite de ministre anti-immigration... dans un hot spot d’Italie. Entre les deux, un bateau en forme de bulle d’humanité qui navigue dans la mer Méditerranée. Ainsi pourraient être résumés les quatre jours du 31 mai au 4 juin à bord de l’Aquarius, le navire affrété par SOS Méditerranée en partenariat avec Médecins sans frontières.

Tout a commencé le 31 mai à 8h40. « Je venais de prendre mon quart quand j’ai vu un point blanc dans les jumelles... Mon cœur a fait un bond ! », explique Edouard Courcelle. À 36 ans, ce marin que tout le monde à bord surnomme "Doudou" a déjà passé plus de 20 semaines à bord du navire-hôpital quand il a "spoté", c’est-à-dire repéré dans le jargon maritime, une embarcation de fortune en caoutchouc depuis la passerelle d’où est piloté le navire. « J’ai perdu de vue le canot en prévenant le commandant. Il m’a fallu un peu de temps pour le repérer de nouveau et pour identifier ce point blanc, plat, avec des taches orange, flashy : celles des gilets de sauvetage », raconte-t-il.

À 8h45, dans la cabine de l’Aquarius, les talkies-walkies crépitent : « SOS Team, get ready for a rescue » (« Equipe de SOS, préparez-vous pour un sauvetage »). Chacun abandonne son petit-déjeuner et fonce enfiler son casque, son gilet de sauvetage et sa combinaison. À 9h, deux canots de sauvetage sont mis à l’eau, le Easy 1 et le Easy 2. Sur le pont, le silence est de mise ; les seuls mots qui circulent sont ceux des chefs d’équipe, dont la mission est de diriger la mise à l’eau des canots puis le sauvetage. Doudou est prêt pour embarquer sur le Easy 2, descend par l’échelle, s’installe. Propulsés par leurs moteurs, Easy 1 et Easy 2 s’éloignent de l’Aquarius pour rejoindre « la cible ». Tout le monde se demande dans quel état seront les migrants sur le rafiot. Tout le monde sait qu’ils ont passé plusieurs heures sans boire ni manger, qu’ils sont souvent déshydratés. Le sauvetage s’est bien passé. À 11h, 158 migrants originaires du Cameroun (11), de Guinée Conakry (32), de Côte d’Ivoire (46), du Mali (55), du Sénégal (6), du Soudan (5), du Maroc (1) ou du Bangladesh (2) sont sur le pont du navire humanitaire, déshydratés, parfois évanouis, mais tous rescapés d’une mer où ont péri 660 migrants depuis le début de l’année.

Le soulagement des migrants

Une fois sur l’Aquarius, tous les migrants se disent soulagés. Ce qui frappe d’emblée, c’est leur jeunesse. 44 d’entre eux avaient moins de 18 ans – dont 4 moins de 5 ans, et parmi ces mineurs, 36 étaient non-accompagnés, c’est-à-dire circulant sans parent. Tous, majeurs comme mineurs, disent avoir été victimes de violences, voire de tortures, lors de la grande traversée entre leur pays natal et les côtes libyennes. Tous ont fui la guerre ou la misère.

Ben, 15 ans et 2 mois, est assis sur des cordes, sur le pont, les yeux plongés dans le vide. « Je rêve de serrer ma mère dans mes bras », lâche-t-il. Il enchaîne dans un flux continu de paroles : « Je ne suis qu’un enfant en fait. Si vous saviez ce que j’ai vécu. » Sans même attendre un signe, il livre son récit qui mêle morts sur le trajet, viols sous ses yeux, tortures. « Plusieurs fois, j’ai crû que j’allais mourir. Même en montant dans le canot, j’ai compris que je n’arriverai jamais en Europe. Mais vous savez, je ne veux qu’une seule chose : un avenir. Dans le fond, je voudrais qu’il soit dans mon pays, auprès de ma famille... » Les larmes lui viennent aux yeux, sa gorge se noue. Mais il a « besoin de raconter. Je ne peux plus garder ça pour moi. »

L’Aquarius arrive à Pozzalo, un port de Sicile. C’est le 1er juin, 20h : 158 vont être débarqués. À chaque fois qu’un des migrants passe sur la passerelle de débarquement, Craig Spencer, le médecin de MSF, glisse un sourire, une poignée de main chaleureuse, et un « bon courage » sincère. Encore un instant d’humanité avant d’être à quai.

Sur le quai, la police et les gardes-côtes italiens, Frontex, l’agence européenne en charge des frontières, ou encore la Croix-Rouge italienne attendent les migrants pour les enregistrer avant de les envoyer dans un "hot spot", centre de tri créé par l’Union européenne. Là, ces 114 adultes et 44 mineurs (dont 36 non accompagnés, c’est-à-dire circulant sans un de leurs parents) seront triés entre demandeurs d’asile potentiels et migrants économiques, appelés à être renvoyés dans leur pays d’origine. Mais avant, ils auront une visite : celle de Matteo Salvini, 45 ans, chef de la Ligue (extrême droite), vice-Premier ministre et ministre de l’Intérieur. À peine a-t-il prêté serment qu’il a annoncé, vendredi, un déplacement en Sicile pour voir sur place la situation.

L’inquiétude des ONG

L’homme multiplie depuis des années les déclarations les plus extrêmes contre les migrants. En 2017, il a promis un « nettoyage de masse contre les clandestins », affirmant même qu’il faudra aller les chercher « maison par maison, quartier par quartier, avec la manière forte si nécessaire ». Certes, les arrangements controversés de l’ancien gouvernement de centre gauche avec les autorités et des milices libyennes ont permis de faire chuter les arrivées de plus de 75% depuis l’été 2017, mais depuis le début de l’année, les autorités italiennes ont quand même enregistré plus de 13.500 arrivées. Mais la veille de son investiture, Matteo Salvini a tonné : « On va renvoyer les clandestins chez eux, c’est l’une de nos priorités ». Après la prestation de serment du gouvernement, il a réitéré en assurant qu’il demanderait aux experts de son ministère « comment réussir à réduire le nombre d’arrivées des migrants et augmenter celui des expulsions ». Lors d’une visite en Sicile, ce dimanche 3 juin, il a déclaré : « L’Italie et la Sicile ne peuvent être le camp de réfugiés de l’Europe ».

Cette ligne, Matteo Salvini devrait la défendre mardi prochain à Luxembourg lors de la réunion des ministres de l’Intérieur de l’Union européenne. La révision de l’accord de Dublin, qui oblige les migrants à déposer leur demande d’asile dans le premier pays européen où ils arrivent, est au programme des discussions. Or, cet accord pénalise fortement les pays frontaliers comme la Grèce ou l’Italie. La péninsule a d’ailleurs vu arriver plus de 700.000 migrants depuis 2013 et si, les premières années, la majorité poursuivaient quand même leur périple vers le nord, l’UE a imposé une procédure d’identification à l’arrivée en Italie et les pays frontaliers ont mis en place des contrôles systématiques. Autant de raisons pour lesquelles Matteo Salvini tempête : « La situation est calme maintenant mais seulement en raison de la mer agitée ». Et aussi, en raison du jeu trouble que semblent jouer les autorités italiennes.

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Car les ONG qui effectuent du sauvetage en mer sont dans le viseur d’un certain nombre de dirigeants de l’UE, italiens en tête. Avec le gouvernement précédent, l’inquiétude était déjà de mise. Le 2 août 2017, le bateau Iuventa, affrété par l’ONG allemande Jugend Rettet ("Sauver la jeunesse") a été saisi à proximité de l’île de Lampedusa. Le 18 mars 2018, c’est l’Open Arms de l’ONG Proactiva qui a été investi par les policiers et mis sous séquestre ; depuis, trois des responsables de l’ONG font l’objet d’une enquête "pour association de malfaiteurs en vue de favoriser l’immigration clandestine", dirigée par le parquet de Catane.

« Il semble que la solidarité soit devenue un délit », avait alors dénoncé Oscar Camps, le fondateur de Proactiva. L’Aquarius est, depuis, le seul « gros bateau, très stable, qui peut rester en pleine mer quelles que soient les conditions météorologiques, doté d’une grande capacité d’accueil », selon les termes de Sophie Beau, la directrice de SOS Méditerranée, à patrouiller en mer. « Nous travaillerons aussi longtemps que nous serons capables de le faire, nous travaillons en ce moment, nous procédons à des sauvetages et nous le ferons à l’avenir, c’est certain », a assuré Loic Glavany, le commandant "recherche et sauvetage" de SOS Méditerranée sur l’Aquarius.

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  • ce genre d’article, de quelqu’un qui était sur l’Aquarius, est utile, on a besoin d’humanité.

    Élizabeth CREMIEU Le 11 juin à 15:33
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