Accueil | Par Flores Giorgini, Gilles Martinet, Natasha Belfort Palmeira, Nicolas Fayette | 26 octobre 2018

Bolsonaro, héraut de toutes les violences de la société brésilienne

Dimanche 28 octobre, selon de nombreux sondages, les Brésilien-nes pourraient porter à la présidence le candidat d’extrême droite Jair Bolsonaro. Analyse d’un pays au bord du précipice, par quatre chercheur-ses du GRECAL, Groupe de Réflexion et d’Etudes Critiques sur l’Amérique Latine.

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Màj. (29/10/2018) : Jair Bolsonaro a été élu au second tour de la présidentielle brésilienne avec plus de 55% des voix, dimanche 28 octobre.

Le second tour de l’élection présidentielle brésilienne, qui se tiendra dimanche 28 octobre, risque d’entraîner l’effondrement de la démocratie dans le pays et, plus largement, une déstabilisation de l’espace latino-américain. Jair Bolsonaro, le candidat d’extrême droite, ouvertement raciste, sexiste et homophobe, est arrivé largement en tête à l’issue du premier tour de la campagne présidentielle brésilienne (46,03% des voix contre 29,28% pour Fernando Haddad du Parti des Travailleurs, situé au centre gauche).

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Ce succès a stupéfait les observateurs internationaux et polarisé radicalement la société. S’il fallait lui trouver une ressemblance, il faudrait davantage songer à Rodrigo Duterte qu’à Donald Trump ou à Marine Le Pen, qui ont pu chercher à s’en démarquer. Il s’est fait connaître du grand public à l’occasion de l’impeachment de Dilma Rousseff, en dédiant son vote (en faveur de la destitution de cette dernière) au Colonel Ustra, tortionnaire de la jeune militante de gauche qu’était la Présidente du Brésil sous la dictature.

C’est loin d’être la seule intervention outrancière de ce vieux routard de la politique : il avait ainsi lancé à une députée qu’elle était trop laide pour mériter qu’il la viole. À la question d’une journaliste noire sur l’attitude qu’il adopterait si son fils flirtait avec une femme noire, il a répondu : « Eh, nègre, je ne vais pas discuter de promiscuité avec toi. Je ne prends pas ce risque, mes enfants ont été très bien éduqués et ne vivent pas dans un environnement aussi lamentable que le tien. » Avec Bolsonaro, ce sont les éléments les plus brutaux de l’histoire du Brésil, des héritages de l’esclavagisme à ceux de la dictature, qui refont surface.

Racisme, ultralibéralisme et anti-écolo

Dans un pays dont l’une des fictions politiques a été la démocratie raciale, le succès électoral de Bolsonaro démontre que les relations de dominations héritées de l’époque coloniale, recoupant largement races et classes, sont toujours présentes, 130 ans après l’abolition de l’esclavage. Les déclarations racistes de Bolsonaro et de son colistier, le général de réserve Hamilton Mourao, ont ainsi ponctué la campagne, visant les populations noires et indigènes.

Ce racisme assumé est l’une des facettes d’une violence qui s’exprime dans tous les domaines : social, environnemental, sexuel, religieux, économique. Jair Bolsonaro et son conseiller économique, Paulo Guedes, ont par exemple annoncé une réduction des dépenses publiques, une flexibilisation des contrats de travail, une déscolarisation massive des pauvres, une réforme fiscale qui favoriserait les plus riches et ferait peser l’impôt sur les plus pauvres - et la liste est encore longue.

Toutes ces réformes creuseront les inégalités et figeront davantage les positions sociales, alors que le Brésil est d’ores et déjà avant-dernier dans le classement sur la mobilité sociale élaboré par l’OCDE. Bolsonaro veut mettre à bas toute politique de protection de l’environnement et revenir à un extractivisme féroce, quitte à éliminer indigènes et militants écologistes. Sur les questions sociétales, il siffle le coup d’envoi d’une chasse aux LBGT et aux cultures « déviantes ». Il paraît logique que Bolsonaro soit appuyé par les acteurs politiques les plus réactionnaires que sont les grands propriétaires terriens, certaines églises évangéliques, les secteurs militaires fascisants, mais comment comprendre que son succès touche tous les secteurs de la société ?

Le chemin de Bolsonaro : sécurité et lutte contre la corruption

Frustrés par la crise économique et déçus par un système politique qui s’est avéré corrompu jusqu’à la racine, les Brésiliens - notamment la fraction des classes populaires en ascension, délaissée par le Parti des Travailleurs (PT) après l’effondrement du cours des matières premières - voient dans le « chemin » proposé par Bolsonaro, articulé autour de la sécurité et de la lutte contre la corruption, la promesse d’un futur moins sombre.

Le succès électoral de Bolsonaro est en effet indissociable de la déliquescence de l’État de droit depuis l’impeachment de Dilma Rousseff en août 2016. Ce coup d’État institutionnel a accouché d’un gouvernement de droite corrompu, sans légitimité et qui a pourtant conduit des réformes économiques d’une violence rare – comme l’institution d’un plafond de dépenses publiques pour les 20 prochaines années, modalité qui n’existe nulle part ailleurs dans le monde. Cette période, associée à une chasse à la corruption flirtant avec l’illégalité, a disqualifié l’ensemble des grands partis du centre droit (notamment le PSDB et le PMDB) au centre gauche (PT) pour qui, de fait, la corruption fut un mode de gouvernement - comme elle l’était déjà auparavant pour d’autres, notamment durant la dictature militaire.

L’énième scandale de corruption dévoilé par l’opération Lava Jato, processus judiciaire qui a conduit à l’emprisonnement de plusieurs figures politiques au Brésil dont l’ancien président Lula, a joué un rôle crucial dans le renforcement du rejet de Fernando Haddad, candidat du PT ramené à la vieille classe politique corrompue. Bolsonaro lui-même est soupçonné de corruption : selon El País Brasil, entre 2010 et 2014 le patrimoine du député Bolsonaro a connu une croissance de 150% et son nom apparaît dans la Lista de Furnas, une supposée opération de corruption. Bien aidé par une oligarchie médiatique tendancieuse, il est cependant parvenu à faire de ce problème structurel une question qui concerne avant tout le PT, promettant de mettre fin à la corruption économique et morale du pays en pourchassant les militants communistes, ces « marginaux rouges » qu’il destine à l’exil ou à la prison.

Répondre à la violence par des méthodes brutales

Sur la question très prégnante de la violence (63.880 homicides ont été recensés en 2017), les propositions de Bolsonaro consistent à soigner le mal par le mal, notamment en facilitant le port d’armes pour les « honnête gens », dans lesquels ses électeurs se reconnaissent volontiers. Or, si l’on en croit ses propos racistes, homophobes et misogynes, ce ne sont que les hommes blancs, hétérosexuels et chrétiens, plutôt aisés qu’il qualifierait ainsi. Comme l’écrit Mino Carta, « l’un des aspects les plus pernicieux de la tragédie que nous vivons tous [...] est le comportement de ceux qui portent encore dans les dos les marques du fouet et votent pour la toute dernière version du capitão do mato », ce chasseur de prime, souvent lui-même racisé, qui était chargé par le propriétaire d’esclaves de poursuivre les esclaves en fuite.

Ainsi, nombre de celles et ceux qui ont voté Bolsonaro seront les premières victimes des méthodes brutales qu’il compte mettre en œuvre. Il défend également la réduction de la minorité pénale dans un pays où la population carcérale est déjà la troisième plus importante au monde, et où les trajectoires judiciaires dépendent fortement de la couleur de peau et de la richesse. Enfin, il entend renforcer la brutalisation des pratiques policières, arguant qu’un policier qui ne tue pas n’est pas un vrai policier. Le symbole de sa campagne est donc fort à propos, puisqu’il s’agit de mimer avec les doigts une mitraillette en pleine action. Ces propositions trouvent déjà un écho dramatique dans la rue auprès de ses supporters fanatisés : la campagne présidentielle apporte son lot quotidien d’intimidations, d’agressions, d’outrages et même de meurtres.

Les deux thèmes centraux de la campagne de Bolsonaro ont d’autant plus facilement séduit l’électorat que, comme l’indiquent les données élaborées par la Fondation Getúlio Vargas, la semaine qui a suivi le premier tour du scrutin, la sécurité et la corruption ont été les principaux thèmes du débat électoral qui a lieu sur twitter entre les électeurs. Ceci n’a rien d’étonnant puisque ce sont les sujets qui sont traités massivement par l’ensemble des médias, depuis des années. Ce traitement singulier des actualités politiques et généralistes brésiliennes s’est poursuivi tout au long de la campagne, sans surprise, puisque les principaux médias du pays avaient déjà joué un rôle de premier plan dans la destitution de Dilma Rousseff. Mais l’uniformité du paysage médiatique brésilien pourrait encore s’accroître, comme le laisse craindre la saisie par le Tribunal Régional Électoral (TRE) de Rio, ce samedi 20 octobre, des exemplaires de Brasil de fato accusés de diffuser des « reportages contre le candidat Jair Bolsonaro », quand il ne s’agissait que d’une édition spéciale sur les élections qui proposait une comparaison entre les deux programmes politiques.

Nostalgique de la dictature

Violence économique, brutalisation du “maintien de l’ordre”, racisme : autant d’éléments qui renvoient tous à la haine que porte Bolsonaro à la démocratie et à ses principes. C’est un nostalgique de la dictature militaire (qui s’est étendue de 1964 à 1985) - à laquelle il adresse le seul reproche de n’avoir pas tué davantage. Il est également un défenseur de longue date de la torture. Pour lui, le système démocratique est une « cochonnerie ». Il a d’ores et déjà annoncé qu’il ne reconnaîtrait pas une éventuelle défaite et souhaite que son futur gouvernement comporte un tiers de militaires. Il semble offrir au Brésil « une union fondée sur les cadavres de ceux qui ne sont pas d’accord avec lui », comme l’analyse le philosophe brésilien Vladimir Safatle. Bolsonaro a su profiter des terribles carences du travail mémoriel sur la dictature, comme de l’absence de toute réforme radicale des pratiques militaires et policières depuis le retour à la démocratie.

En effet, force est de constater la puissance des représentations profondément antidémocratiques qui sourdent dans toute une partie de la société brésilienne et qui éclatent au grand jour avec ces élections. Les analyses de sociologie électorale à venir nous en diront plus mais il faut déjà noter deux points. Premièrement, que la classe média (bourgeoisie brésilienne) [1] a massivement placé en tête Bolsonaro, tout comme le riche sud et le centre du Brésil, contrairement à l’intérieur du nord et du nordeste (à l’exception des villes), terres historiques du PT qui lui sont restées fidèles. Deuxièmement, la plupart des figures des grands partis du centre et de la droite se sont abstenues de tout soutien au candidat Haddad.

Un phénomène central explique ces différentes dispositions : l’antipétisme, qui va bien au-delà des scandales de corruption et de leur instrumentation. Nous parlons ici d’un ressentiment violent envers le PT, engendré par ses politiques sociales redistributives, engagées dans les années 2000. Pour la classe média, celles-ci signifiaient la possibilité d’une rupture moins nette entre leur monde et le reste de la société, voire d’un déclassement à venir. Pour les partis de droite, elles ont instillé la crainte de ne jamais revoir le pouvoir tant qu’il y aurait des pauvres bénéficiaires de ces politiques - ce qui, à l’aune de la structure sociale du pays, pouvait durer encore longtemps. En proclamant la restauration prochaine d’une société autoritaire mais ordonnée, où l’ordre social et économique serait retrouvé grâce au décalque de la période de la dictature fantasmée par des pans entiers de la société, Bolsonaro ne fait qu’affirmer qu’il est possible d’effacer le mouvement de démocratisation et de luttes sociales, dont le représentant majeur fut le PT depuis les années 1980.

À l’adresse de la classe média inquiète d’observer dans son rétroviseur de nouvelles mobilités sociales depuis les classes pauvres et noires, il affirme : « ne vous inquiétez pas, je défendrai vos privilèges, vous resterez entre riches et entre blancs et plus aucune discrimination positive ne viendra voler les places de vos enfants à l’université ». Aux partis de droite en déroute, apeurés de se retrouver dans l’opposition - et avec lesquels il scellera probablement des alliances - il rassure : « n’insultez pas l’avenir, je suis le premier candidat à vous débarrasser du PT depuis l’élection de Lula da Silva en 2003 : les affaires reprennent ». Antipétisme et nostalgie de la dictature ne sont donc bien souvent que les deux faces d’une même médaille.

Une élection déjà exceptionnelle à tout point de vue

À ces éléments d’analyse, il faut ajouter que nous sommes en présence d’une campagne électorale hors-norme. Lula, le favori de l’élection, qui caracolait en tête des intentions de vote, est en prison sur la base d’accusations fragiles et s’est vu interdit de se présenter alors que la campagne était déjà lancée : c’est donc l’ancien maire de São Paulo, Fernando Haddad, qui s’est qualifié pour le second tour en tentant de capitaliser sur son image. Bolsonaro s’est quant à lui fait poignarder par un déséquilibré avant le 1er tour.

À la suite de cet événement, toute sa propagande politique a été menée principalement sur les réseaux sociaux, ce qui a permis de retirer la discussion politique de la sphère publique. Dans un entretien donné le 18 octobre dernier, Bolsonaro réitérait son refus de toute confrontation publique avec Haddad, sachant qu’un débat contradictoire ne pourrait que lui faire perdre des voix. Parallèlement, des entreprises soutenant Bolsonaro auraient financé l’envoi massif de fake news à l’encontre du PT par WhatsApp, le réseau social le plus utilisé par les Brésiliens et unique source d’information pour beaucoup. Bref, nous sommes en présence d’une campagne violente et biaisée permise, et c’est peut-être le plus grave, par la fragilité manifeste des institutions démocratiques du pays.

Le succès électoral de Bolsonaro nous conduit donc à dresser un portrait bien sombre de la société et des institutions brésiliennes. Ces analyses seraient incomplètes si elles ne mentionnaient pas les multiples mobilisations sociales contre ce candidat et son programme, dont la plus plupart sont conduites par les mouvements féministes, autour du slogan « ele não » (« pas lui »). Au Brésil, comme ailleurs en Amérique latine, les observateurs se sont focalisés durant ces dernières décennies sur les mouvements progressistes qui occupaient, il est vrai, le devant de nombreuses scènes nationales. Le succès de Jair Bolsonaro illustre combien les secteurs rétrogrades de ces sociétés ont su trouver un nouveau chemin vers le pouvoir avec une rapidité et une brutalité déconcertantes.

Bien sûr, de nombreux pays dans lesquels les nouvelles gauches l’avaient emporté dans les années 2000 ont, depuis le milieu des années 2010, des gouvernements de droite. Mais, jusqu’à présent, ces derniers respectaient, au moins dans les discours, les règles démocratiques. Aujourd’hui, la violence politique fait son retour dans le plus grand pays d’Amérique latine, avec l’effrayante complicité de ses élites économiques, politiques et médiatiques qui apportent à Bolsonaro, au choix, leurs silences, leurs neutralités, leurs soutiens affichés ou souterrains. Sans même attendre les élections de dimanche, le phénomène Bolsonaro signe quoi qu’il arrive une faillite collective. Si Bolsonaro devait effectivement gagner la présidentielle brésilienne, cela entraînerait de morbides reculs, dans tous les domaines.

Notes

[1On parle de classe moyenne au Brésil car c’est la tradition anglaise "middle class"" du XIXe siècle qui est restée. Pourquoi ? Parce que le Brésil a durablement conservé une aristocratie terrienne, comme en Angleterre, et que le groupe subalterne à celle-ci était nommée "middle class". Pour le type de position sociale correspondante en France, la tradition européenne continentale a parlé de bourgeoisie. En France, on parle “des classes moyennes” et non de “la classe moyenne” pour justement souligner l’hétérogénéité sociale qui la compose (tout comme dans la plupart des pays européens). C’est pourquoi la traduction de “classe média” en “classe moyenne” est tronquée. Ce n’est d’ailleurs pas au Brésil un groupe constitué seulement de pauvres qui ont connu une ascension. C’était souvent des membres d’une petite classe moyenne (au sens français) d’origine immigrée (artisans, commerçants, etc.) qui ont profité d’opportunités économiques, mais aussi des membres de l’élite en déclassement, notamment des propriétaires terriens après la crise du café. Venus du haut ou du bas, leur style de vie est relativement homogène et ils ont une grande conscience de leur position : c’est une classe au sens fort du terme, contrairement aux "classes moyennes" donc. C’est pourquoi bourgeoisie est une bonne traduction, ou middle class si l’on prend la tradition anglaise, voire upper middle class.

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  • Et en France, on a Macron, c’est pas mieux !

    frederic Le 28 octobre à 20:32
       
    • Maintenant que Mélenchon a été mis hors d’état de nuire, on peut parier sur l’élection d’un Bolsonaro Français en 2022. Préparez-vous avoir vos enfants partir en prison sans procès pour raisons politiques.

      10 ans qu’on vous prévient que le fascisme revient, 10 ans que les gauchistes idéalistes nous disent que non. Une fois que le fascisme est au pouvoir, il n’y a rien à faire.

      kheyou Le 2 novembre à 14:08
  •  
  • Vous le méritez Macron, c ’est votre produit.

    Inutile de vous plaindre.

    La prochaine fois, vous participerez aux primaires de la gauche pour avoir un candidat unique histoires de passer au second tour. Il y avait pourtant eu des primaires de la gauche, vous n’y etes pas allés. Savoir compter sur ses doigts, c ’est quand même pas dur.

    Pas la peine de pleurer.
    Contemplez vos 20 % et inutile de gémir.

    bdpif Le 29 octobre à 09:30
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