Accueil | Éditorial par Pierre Jacquemain | 16 décembre 2019

ÉDITO. Laisser crever la moitié de l’humanité

Sous nos yeux, dans la Méditerranée, dans l’indifférence générale, plus de 22.000 personnes migrantes ont péri depuis 2015. Combien de morts faudra-t-il encore pour nous enrager ? Nous insurger ? Notre silence nous rend complices.

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Cette semaine, nous aurons tous les yeux rivés sur les suites données à la mobilisation contre la réforme des retraites. Et c’est bien normal. Les enjeux sont colossaux. Mercredi, le gouvernement pourrait donner des gages à la CFDT sur l’âge d’équilibre de départ à la retraite à taux plein et ainsi mettre à mal l’unité syndicale, encore fragile, contre cette réforme – rappelons que la CFDT est favorable au principe d’une retraite à point. La bataille est encore longue et la tension de plus en plus forte à quelques jours des vacances de Noël. Mais cette semaine, c’est aussi l’occasion de sensibiliser et de mobiliser l’opinion sur la situation des migrants. À l’appel de plusieurs dizaines d’organisations, des rassemblements auront lieu à l’occasion de la journée internationale des migrants. Avec un mot d’ordre : égaux, égales, personne n’est illégal.

 

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Au cœur des préoccupations des associations : la montée un peu partout en Europe des nationalismes et des racismes. À commencer par la France. « Nous marcherons pour la ratification par la France de la convention internationale des droits de tous les travailleurs migrants et des membres de leurs familles adoptée par l’ONU le 18 décembre 1990 et qui vise à garantir l’égalité de traitement entre travailleurs e travailleuses français et immigrés […] nous marcherons pour la liberté de circulation, pour la fin du système de Dublin, l’abandon de la directive retour et la fermeture des centres de rétention », indique le communiqué des associations. Depuis la loi Asile et Immigration votée en début d’année 2019, la situation des migrants s’est dégradée, l’accueil n’est pas organisé et le droit d’asile est de plus en plus malmené. Et les nouvelles mesures annoncées ne sont pas rassurantes : privation pour les demandeurs d’asile d’accès à la protection maladie les trois premiers mois, durcissement des conditions d’accès à l’AME, etc.

L’image et la réalité d’une France qui se dégrade et se déshonore. Difficile de s’enorgueillir d’être le pays des droits de l’Homme quand dans le même temps les parlementaires d’aujourd’hui – ceux de la majorité présidentielle – votent des lois qui autorisent l’enfermement d’enfants, y compris en très bas âge, dans des centres de rétention. C’est d’autant plus grave et inquiétant que l’on empêche les parlementaires de l’opposition, à l’instar d’Elsa Faucillon ou Manon Aubry, d’accéder à ces centres pour évaluer et constater les conditions dans lesquelles des hommes, des femmes et des enfants, sont enfermés. Difficile aussi de prétendre aux rangs des pays les plus « solidaires » quand la France, responsable à bien des égards des désordres – économique, climatique – de certaines régions du monde, n’est pas capable d’accueillir quelques milliers de personnes.

Tout se passe comme si la moitié de l’humanité avait acté l’idée selon laquelle il faudrait laisser crever l’autre moitié de l’humanité pour assurer sa propre survie.

Et ça se passe sous nos yeux, à quelques kilomètres de là. Dans la mer Méditerranée. Dans l’indifférence générale. Selon la LDH, plus de 22.000 personnes migrantes ont péri en mer depuis 2015. Cette mer qui sépare nos deux continents, européen et africain. Combien de catastrophes et de morts faudra-t-il encore pour nous enrager ? Nous insurger ? Nous indigner. Notre silence nous rend complices.

Il y a un peu plus d’un an, avec Mediapart et Politis nous prenions l’initiative d’un manifeste pour l’accueil des migrants, rejoint par une dizaine d’autres médias et plus de 60.000 signataires. La mobilisation n’est pas suffisante. Sans doute n’est-elle-même pas à la hauteur. Il faut aller plus loin encore. En direction principalement des responsables politiques pour qu’ils cessent leur combat contre « le problème » migratoire et s’empare de la question de l’accueil des migrants. Pour qu’ils donnent aussi aux associations les moyens d’accompagner les demandeurs d’asile et de mieux les prendre en charge. L’occasion des échéances municipales peut aussi faire émerger des propositions nouvelles. L’échelle des communes est parfois la plus efficace pour garantir un accueil digne. De nombreux élus locaux, en régions, parfois en territoire rural en ont fait l’expérience. Une expérience réussie.

« Il est illusoire de penser que l’on va pouvoir contenir et a fortiori interrompre les flux migratoires […]. Dans les décennies qui viennent, les migrations s’étendront, volontaires ou contraintes. Elles toucheront nos rivages et notre propre pays, comme aujourd’hui, aura ses expatriés. Les réfugiés poussés par les guerres et les catastrophes climatiques seront plus nombreux. Que va-t-on faire ? Continuer de fermer les frontières et laisser les plus pauvres accueillir les très pauvres ? C’est indigne moralement et stupide rationnellement. Politique de l’autruche… Après nous le déluge ? Mais le déluge sera bien pour nous tous ! », avertissait le manifeste pour l’accueil des migrants. Les hommes et les femmes politiques sont là pour trouver des solutions. Pas pour créer de nouveaux problèmes. Les murs et les frontières sont des problèmes. L’accueil, la solution.

 

Pierre Jacquemain

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