Accueil | Par Pierre Jacquemain | 27 novembre 2020

En Espagne, Podemos mène la danse

Depuis le début de l’année, l’Espagne est gouvernée par une coalition des gauches – du jamais vu depuis la Seconde République. Et s’il n’est pas aisé pour les socialistes de partager le pouvoir avec Podemos, ils n’en ont tout simplement pas le choix. La gauche espagnole gouvernera unie ou ne gouvernera pas.

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Tout a commencé il y a quelques semaines par une mise en garde qui a suscité de vives tensions dans la coalition de gauche au pouvoir, en Espagne. Bruxelles avait prévenu le chef du gouvernement socialiste : « Il n’y aura pas d’argent si Pablo Iglesias se rebelle contre les conditions que nous nous fixons ». L’Union européenne veut imposer des mesures structurelles à l’Espagne en échange d’une aide financière mais n’entend pas tolérer les obstacles du leader de la gauche radicale. Ministre des Droits sociaux et cofondateur de Podemos, Pablo Iglesias était jusque-là en première ligne pour négocier au nom du gouvernement espagnol l’attribution des fonds européens. Le Président du gouvernement, le socialiste Pedro Sánchez, a rapidement cédé aux pressions de Bruxelles et écarté, dans un premier temps, son deuxième vice-président des discussions – provoquant la colère du principal intéressé. Un échange téléphonique a pourtant suffi pour que Sánchez rectifie le tir. L’Europe veut la peau de Podemos. Mais s’il veut gouverner, Sánchez a besoin de Podemos.

Ainsi Podemos, bien que minoritaire dans la coalition gouvernementale, peut se prévaloir de nombreux succès politiques. Au point d’attiser les foudres de certains socialistes : « Aujourd’hui, l’image que nous donnons est celle d’un parti socialiste qui dépend trop de Podemos et que c’est Pablo Iglesias qui fixe l’agenda politique », lance ainsi un parlementaire du PSOE. Cette semaine, après avoir retrouvé son siège dans les négociations bruxelloises, Iglesias s’est félicité d’une autre bonne nouvelle : « Dans les prochains jours, j’espère que nous ne prendrons pas plus de deux semaines, le gouvernement présentera une mesure pour éviter les expulsions locatives pour les personnes les plus vulnérables », a-t-il déclaré. L’annonce a en effet de quoi surprendre après l’opposition de plusieurs membres, socialistes, du gouvernement. Le deuxième vice-président a même assuré travailler main dans la main avec le ministre socialiste en charge du logement.

 

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L’ambiance est tout aussi combative au Parlement. Alors que se joue en ce moment le vote du budget 2021, la coalition de gauche doit passer en revue plus de 3000 amendements dont la plupart sont loin de faire consensus. Podemos vient pourtant d’obtenir du PSOE d’ignorer les critères retenus par les avocats du Congrès et de traiter une vingtaine d’amendements aux Budgets, en faveur de plus de justice fiscale – des amendements pourtant jugés inconstitutionnels par les services juridiques de la Chambre, parmi lesquels, la proposition d’empêcher les expulsions jusqu’à la fin de l’état d’urgence. Et si le budget 2021 n’avait, il y a encore quelques semaines, aucune garantie d’être adopté, menaçant alors la majorité en place, Sánchez peut désormais souffler. Avec l’abstention de Ciudadanos (centre-droit) et le ralliement d’autres formations parmi lesquelles les nationalistes basques du PNV et de Bildu ainsi que les indépendantistes catalans d’ERC, une majorité confortable lui est acquise.

Seule ombre au tableau dans le couple exécutif, la question migratoire. Depuis quelques temps, les Îles Canaries sont devenues une terre par laquelle arrivent de nombreux exilés venus d’Afrique. Plus de 18.000 personnes ont été recueillies en mer depuis le début de l’année. Podemos est favorable à un transfert de ces personnes vers la péninsule ibérique, ce que refuse une partie des socialistes considérant que « ça pourrait créer un appel d’air ». Mais, pour Podemos, il n’y a pas de débat possible. Et le parti s’en tient, à ce stade, à la ligne fixée par le chef de l’exécutif : « Comme l’a bien dit le président du gouvernement, face à une urgence de ces caractéristiques, ce qui se passe, c’est que la solidarité de tous les territoires, de toutes les communautés autonomes, est activée. Les ressources de l’État sont, sans aucun doute, suffisantes pour faire face à cette situation ». Et si le sujet pourrait tendre les relations de la coalition, un équilibre semble avoir été trouvé.

Des sondages inquiétants

Un équilibre qui paraît fragile si l’on en croit certains récents sondages. Le PSOE reste toujours la force la plus attractive à gauche en Espagne mais perd près de cinq points par rapport aux précédentes élections. Si les élections devaient avoir lieu aujourd’hui, le parti de Pedro Sánchez perdrait près de 20 sièges quand le Parti populaire en gagnerait une petite dizaine et son rival, Ciudadanos, en gagnerait entre 5 et 7. En légère hausse, l’extrême droite gagne du terrain et resterait la troisième force du pays. De son côté, l’allié du PSOE, Podemos, subit une baisse de trois points et reste en dessous de la barre des 10%, soit près de 10 sièges en moins au Parlement espagnol selon les estimations.

La gestion du Covid et les récentes négociations chaotiques sur le budget 2021 ont fait basculer les sympathisants de l’actuelle majorité – une partie de l’électorat socialiste s’étant déplacé vers les partis de droite. Des sondages qui pourraient inviter Sánchez à déplacer le curseur de sa politique vers sa droite. Un classique. Mais Iglesias a prévenu : ça sera sans lui. Il a d’ailleurs exhorté ses amis de Podemos à tendre plus encore les relations avec la coalition au pouvoir pour faire davantage pression sur Sánchez. Et ça n’est pas du goût du chef du gouvernement : « Il agit en tant que partenaire du gouvernement au lieu d’en faire partie », déplore-t-on du côté du palais de la Moncloa. Mais pour l’heure, la stratégie de Podemos fait ses preuves.

 

Pierre Jacquemain

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