Accueil > Politique | Par Gaël Brustier | 23 avril 2018

Extrêmes droites : un, deux, plusieurs Bannon ?

Dans Le Nouveau Clivage, Jérôme Fourquet donne les clés d’analyse de scrutin aussi emblématique de la crise que le Brexit, le vote Trump ou les élections présidentielles française et autrichienne. Analyse par le politiste Gaël Brustier.

Vos réactions (1)
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Les droites extrêmes sont en ébullition. A Lille, Steve Bannon, le redouté stratège de la campagne Trump, est venu adouber le Front National des Le Pen. Plus de onze millions de bulletins portant le nom Le Pen sont d’ailleurs tombés dans l’urne en mai 2017. A Rome, Matteo Salvini, le chef de la Lega – la Ligue du Nord fondée par Umberto Bossi – s’apprête à entrer au Palais Chigi à la tête d’une coalition de centre-droit tirant à l’extrême-droite. En Autriche, la candidature de Norbert Hofer à l’élection présidentielle de 2017 a donné une assise réelle aux idées national-allemandes du FPÖ.

On pourrait multiplier les exemples de scrutins au cours desquels des forces de droite radicale, national-populistes, identitaires ont réalisé des performances impressionnantes, confinant parfois au spectaculaire. Steve Bannon incarne à lui tout seul la capacité de droites, encore marginales hier, à se saisir de scrutins majeurs, à les emporter ou à y réaliser des performances sans commune mesure avec ce qu’elles réalisaient dans le passé. Cependant ces droites nouvelles s’inscrivent dans une perspective nouvelle, un nouveau clivage né d’un rapport au monde clivé au sein de nos sociétés.

Un nouveau clivage explicatif

Jérôme Fourquet met à nu les logiques globales qui dessinent les contours de ce « nouveau clivage » (1) et nous permet d’entrevoir une part de notre avenir dans un monde où les droites ne seraient pas seulement décomplexées mais passeraient à l’offensive en s’insinuant dans les secteurs de notre société les plus disponibles pour leur discours. L’activation systématique de certains clivages a été révélée par les affaires relatives au rôle joué par Facebook et Cambridge Analytica dans la campagne de Donald J. Trump comme le démontre notamment le caractère déterminant qu’ils revêtent dans les joutes électorales de la période.

Le clivage sociologique révélé sous plusieurs facettes par Fourquet est spectaculaire. Le niveau éducatif est un formidable discriminant entre, par exemple, partisans et opposants au Brexit au Royaume-Uni mais aussi électeurs du candidat d’extrême-droite Norbert Hofer face à l’écologiste Alexander Van der Bellen. Dans ce dernier cas 19% des détenteurs d’un diplôme universitaire votent Hofer contre 67% de ceux qui ont suivi un apprentissage. Aux Etats-Unis, les mois diplômés votent Trump à 51% contre 37% chez les plus diplômés. La régularité de cette opposition entre les premiers de la classe et les derniers de la classe pour reprendre l’image du journaliste Chris Arnade cité par Jérôme Fourquet transcende les frontières.

Autre aspect, les mondes ouvriers tendent à basculer, eux aussi, dans l’escarcelle des nouvelles droites populistes. Si 25% des ouvriers ont voté pour Jean-Luc Mélenchon au premier tour de la présidentielle de 2017 et que le total en faveur de la gauche est de l’ordre de 40%, Marine Le Pen mobilise à elle seule 39% des ouvriers. Enfin l’opposition entre nomades et sédentaires permet elle aussi bien saisir les contours des combats politiques et électoraux à venir.

Mais l’apport majeur du travail de Jérôme Fourquet concerne la géographie sociale : issue de l’intégration à l’économie globalisée, la nouvelle géographie sociale est aussi une nouvelle géographie électorale et politique. L’opposition entre métropoles et périphéries se reproduit aussi à l’intérieur même des métropoles tandis qu’entre France de l’Est et France de l’Ouest, une France pessimiste et une France optimiste se dessinent et s’opposent.

Un effet de la crise du capitalisme

On l’a compris : les catégories les plus diplômées, les plus aisées des métropoles votent Macron au second tour de 2017, pour le Remain contre le Leave lors du Brexit, contre Hofer au cœur de Vienne, contre Trump etc… Il y a bien, dans ce nouveau clivage, une dimension essentielle liée au rapport à la mondialisation.

Dans la mutation du capitalisme contemporain, très révélatrice est aussi l’opposition des « bassins industriels sinistrés » et des « foyers de la nouvelle économie » dont un des reflets est l’opposition persistante sur l’Arc Alpin entre fonds de vallée industriels et stations de ski. Il faut bien sûr relier cette géographie et cette sociologie électorales aux spasmes nés de la crise et à la lutte qui se joue au cœur même du capitalisme pour définir les modalités de la sortie de crise.

Le basculement de la classe ouvrière, celui des périphéries délaissées interroge. On pourrait rappeler la géographie du vote Mitterrand en 1981 et voir qu’à maints égards, c’est une géographie en négatif de celle du vote Macron. En Italie aussi, le rapport de force au sein du centro-destra montre une évolution marquée par la montée en puissance d’une Lega qui a investi beaucoup d’énergie dans la captation des suffrages ouvriers notamment et de ceux qui s’estiment fragilisés par la globalisation

Un défi pour la gauche

Pour les forces de gauche, il s’agit de ne pas se réfugier dans la déploration ou la condamnation morale mais bien de repartir à l’assaut de milieux qui, délaissés par la social-démocratie, ignorés par les politiques publiques n’en sont pas moins disponible pour un destin collectif – électoral et politique – autre que le vote pour Trump, Le Pen ou le FPÖ. Toutefois cette vision des choses implique la convocation d’une farouche volonté. Il s’agit, en prenant en compte cette nouvelle géographie, de penser une stratégie renouvelée, un projet contre-hégémonique. Pour l’heure, le risque est surtout de voir s’épanouir un, deux, plusieurs Bannon.

(1) Jérôme Fourquet, Le Nouveau Clivage, Paris, Le Cerf, avril 2018

Vos réactions (1)
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Du même auteur

Vos réactions

  • Si la gauche politique et syndicale est battue politiquement par Macron...il ne nous restera qu’à contempler la nuit brune for ever....LUGUBRITUDE ?

    Dominique FILIPPI Le 23 avril à 13:56
  •  
Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.