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Accueil | Entretien par Fabien Perrier | 11 décembre 2018

Gilets jaunes - « Je n’aurais rien contre un appel de soutien en Europe »

De quoi s’agit-il exactement ? Est-ce un mouvement politique ? Y a-t-il une demande centrale ? Le député Syriza Costas Douzinas a accordé à Regards un entretien sur les gilets jaunes.

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Avant d’être député, Costas Douzinas était professeur de droit grec et directeur de l’Institut Birkbeck pour les sciences humaines à Birkbeck, Université de Londres. Il a publié de nombreux ouvrages dont La fin des droits de l’Homme (2000), Philosophie et résistance dans la crise : la Grèce et le futur de l’Europe (2013) ou encore Syriza au pouvoir : réflexions de quelqu’un devenu un politique par accident (2017).

Regards. Quelle est la perception des gilets jaunes en Grèce ?

Costas Douzinas. Les informations sur ce sujet sont assez larges et malgré tout, il y a un manque de compréhension : de quoi s’agit-il exactement ? Est-ce un mouvement politique ? Y a-t-il une demande centrale ? Il y a un problème d’interprétation. En Grèce, un mouvement social s’est amplifié prenant tout le monde par surprise. C’était il y a 10 ans, le 6 décembre, quand Alexis Grigoropoulo fut tué par une balle de policier. La question ressemblait à celle que posent les médias grecs sur les gilets jaunes. Que veulent les jeunes ? Ils n’avaient pas une demande commune identifiée. Pour moi, depuis 2008, puis avec les événements en Grèce, avec les printemps arabes et les mouvements anti-austérité en Espagne, en Grèce, et même avec "Occupy Wall Street", nous sommes entrés dans une phase de résistance populaire qui peut prendre différentes formes : occupation de bâtiments, des places, et d’autres formes de résistance qui ont été imaginées. L’Histoire a recommencé. De larges pans des populations européennes ont été exclus de la politique ; une certaine indignation a été créée. Nous ne sommes pas en position de savoir quand cette indignation débouchera sur une protestation mais nous sommes à peu près certains que cela va se multiplier. Pour moi, en Grèce en 2008 comme en France en 2018, existe un mouvement social qui ne suit pas ce que les médias mainstream appellent "politique". Mais l’Histoire nous montre que les mouvements de résistance sont souvent constitués de gens qui se sentent non-représentés.

 

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Pour vous, il y a donc des similitudes avec les mouvements sociaux qui ont eu lieu en Grèce ?

Il y a une similitude dans le type de mouvements : il renvoie au manque d’identification des demandes de larges parties de la population dont les classes moyennes et les "petits bourgeois" qui voient que le système politique et économique de ces 20 dernières années a extrêmement augmenté les inégalités, ne prend pas en compte les intérêts de la population et ne les représente pas non plus. Le mode d’action dépend, lui, des circonstances. Par exemple, les soulèvements dans les banlieues de Paris, à Athènes en 2008 suite à la mort du jeune Grigoropoulos, à Londres suite à l’intervention de la police rue Tottenham en 2011, etc., ont pris des formes violentes. Le mouvement "Je ne paye pas" ou les "Indignés", comme ils ne se sont pas constitués pas en réaction à un événement meurtrier, mais sur un sentiment profond de désaffection, n’ont presque pas eu de formes violentes. Pour moi, cette idée de l’événement, de quelque chose qui vient perturber l’ordre des choses et le modèle des activités politiques prendra différentes formes selon les circonstances.

À votre avis, qu’ont produit ces mouvements sociaux en Grèce, et plus particulièrement les "Indignés" ?

En ce qui concerne les Indignés, il y avait, je crois, des gens de gauche et d’autres de droite. C’était vraiment l’idée d’un mouvement de gens prenant leur vie en mains dans des comités qui s’organisaient pour l’alimentation, les relations avec les médias, les conseils juridiques et l’aide médicale. C’était un cas de gens organisant de façon spontanée, sans leader, sans parti politique qui aurait donné la ligne, toute sorte de services. Ils ont montré que les gens peuvent organiser les principaux services quand cette possibilité leur en est donnée. Qu’en a-t-il résulté ? Il me semble que la victoire de Syriza a été une conséquence importante de ce mouvement, dans sa diversité. Le problème de Syriza est qu’après sa victoire, ces mouvements se sont immobilisés. Ce mouvement a aussi montré comment, dans un pays comme la Grèce où les clivages entre les familles de gauche et celles de droite sont importants pour des raisons historiques, ils peuvent être tus quand il y a la conjonction de différents facteurs : l’appauvrissement, le chômage, et l’humiliation nationale. Un chômeur de gauche comme un chômeur de droite ressentent les mêmes problèmes ; un nationaliste et un internationaliste ont pu sentir que certains traitements des créanciers à la Grèce étaient inacceptables. En outre, les gens de gauche ne peuvent pas exclure de ce mouvement les gens qui sont de droite en raison de leur tradition familiale.

Les revendications des gilets jaunes peuvent-elles trouver un écho en Grèce ?

Indirectement. Nous vivons sur le même continent, dans la même zone monétaire et sommes confrontés à des problèmes similaires. Toutes les protestations qui ont lieu dans un pays, surtout autour de préoccupations matérielles, ont un écho dans les autres pays. Je ne sais toutefois pas s’il y aura des conséquences directes en Grèce. Plus important, l’effet de ces demandes sur la politique appliquée par Emmanuel Macron est la question la plus importante. Nous avons entendu que les taxes sur les carburants ont été suspendues. Mais s’il y a une demande de baisse de taxes, d’augmentation des minima sociaux, cela me renvoie plus aux événements de Mai-68. Dans un mouvement qui a commencé de façon imprévisible, il peut y avoir un effet boule de neige. Les revendications envers le gouvernement se multiplient et prennent des dynamiques différentes. Il sera intéressant de voir comment ces demandes vont augmenter, mettre le gouvernement dans une position délicate et comment le gouvernement va répondre : en acceptant certaines demandes ou en imposant un système légal d’urgence ?

« Nous avons donc besoin, dans l’UE, d’un nouveau départ en créant des mouvements paneuropéens de protestations, de résistance, des associations de la société civile, etc., afin que les sphères économiques et sociales aient des espaces pour discuter et développer des stratégies. »

Ne faudrait-il pas appeler à des manifestations de soutien en Europe, notamment en Grèce ?

Évidemment, nous sommes inquiets de la présence d’individus d’extrême droite, ou proches de Le Pen, dans ces manifestations. Bien sûr, ce n’est pas le job du gouvernement grec d’appeler à des manifestations de solidarité avec ce mouvement. Mais personnellement, je n’aurais rien contre un appel de soutien pour ceux qui se mobilisent contre des politiques qui affectent aussi la Grèce. Plus généralement, si nous voulons voir des changements au sein de l’UE, à la fois en terme de politiques appliquées qu’en terme d’architecture institutionnelle, un mouvement européen est nécessaire qui implique la gauche, les Verts, d’autres partis démocratiques mais aussi tous ceux auxquels s’adressent ces politiques européennes. Car que fait Macron dans le fond ? Il a dit depuis le début qu’il voulait rapprocher Paris de Londres en introduisant dans la vie française ce type de réformes que les Britanniques ont introduit après Margaret Thatcher avec Tony Blair, David Cameron : dérégulation des règles du travail, augmentation des taxes et privatisation de certains secteurs de l’Etat. C’est son projet politique... mais aussi celui de l’UE. En Grèce, ce fut imposé. En France, comme en Grande-Bretagne, ça se produit par la volonté des politiciens. En outre, les demandes qui parviennent depuis la France sont aussi des demandes que nous entendons des Grecs, des Espagnols, des Italiens, des Portugais, etc.

Quelles sont alors les réponses à apporter ?

L’implantation de la droite et l’extrême droite, dans toute l’Europe, découle pour partie des résultats des politiques économiques. Par exemple, l’appel d’Orban à une « Europe blanche et chrétienne  » vient d’un pays qui n’a reçu aucun réfugié ! Nous sommes dans une période où cette mondialisation néolibérale semble effectuer une retraite dans différentes parties du monde. Ainsi, la rhétorique de Trump en témoigne, par exemple lorsqu’il renverse la croyance dans le libre-échange avec des mesures de protectionnisme. Nous avons des signes qui vont dans ce sens en Europe aussi. C’est pourquoi Macron semble un peu aller à contre-courant en introduisant des mesures néolibérales à un moment où les gens comprennent bien, en Europe, qu’un retour à une forme de protection sociale est nécessaire alors qu’elle a été perdue. Nous avons donc besoin, dans l’UE, d’un nouveau départ en créant des mouvements paneuropéens de protestations, de résistance, des associations de la société civile, etc., afin que les sphères économiques et sociales aient des espaces pour discuter et développer des stratégies. Il faut aussi un redémarrage institutionnel qui permette à de plus grandes parts de la société de s’impliquer, particulièrement à la base, en abandonnant cette structure "du haut vers le bas". Après cette crise, il faut penser de nouveau "de la base vers le haut" dans les structures institutionnelles.

 

Fabien Perrier

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