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Accueil | Entretien par Fabien Perrier | 6 décembre 2018

Gilets jaunes - « Je ne crois pas qu’un mouvement de ce type puisse se développer en Allemagne »

Comment le mouvement des gilets jaunes est-il perçu en Allemagne ? Entretien avec le député Die Linke Klaus Ernst qui y voit d’importantes différences avec le mouvement Pediga, proche de l’extrême droite.

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Klaus Ernst est membre du syndicat IG Metall. Il a été adhérent du Parti social-démocrate d’Allemagne (SPD) pendant trente ans, avant d’en être exclu en 2004 et de rejoindre Die Linke qu’il a même co-présidé avec Gesine Lötzsch.

Regards. Comment percevez-vous le mouvement des gilets jaunes depuis l’Allemagne ?

Klaus Ernst. Les gilets jaunes sont un mouvement de protestation contre la politique de Macron qui mène, en France, une politique contre des gens normaux. Quand il introduit l’assouplissement des règles de licenciement, réduit les retraites, supprime des postes dans la fonction publique, et quand, en même temps, il augmente les taxes sur l’essence, il va à l’encontre de l’intérêt de la majorité des Français. Ils sont en désaccord avec cette politique et le manifestent. C’est un mouvement indépendant, qui n’est mené ni par la droite, ni par la gauche mais regroupe tout le spectre des Français : des petits commerçants aux employés. C’est un mouvement de citoyens auquel il faut prêter attention et qui pourrait faire perdre à Macron et son gouvernement la faible base dont il dispose encore dans la population.

 

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Avez-vous, en Allemagne, des mouvement similaires ? Les gilets jaunes peuvent-ils s’étendre à l’Allemagne ?

Je ne crois pas qu’un mouvement de ce type puisse se développer en Allemagne, dont la structure est complètement différente de la France. La première différence concerne le système électoral. Emmanuel Macron a obtenu 24% des suffrages exprimés au premier tour mais au second tour une large majorité de 66% qui peut être utilisée contre les citoyens. En Allemagne, ce n’est pas le cas car le système repose sur la proportionnelle qui implique la nécessité de construire des coalitions pour gouverner. Un tel mouvement ne me semble pas possible en Allemagne pour une autre raison : la protestation est prise en considération et a des cadres institutionnels. Le seul mouvement que nous avons eu était Pediga, un mouvement d’extrême droite qui s’est limité à la question de l’immigration.

Mais le mouvement Pediga a-t-il d’une part puisé "à gauche" et de l’autre renforcé le parti d’extrême droite Alternativ für Deutschland (AfD) ?

C’est vrai que certains électeurs sont passés de la gauche à l’AfD en raison de leur positionnement anti-immigration tout en étant bien souvent en désaccord avec leur discours sur le plan social.

Les revendications des gilets jaunes peuvent-elles trouver un écho en Allemagne ?

Oui. Par exemple, l’exigence de meilleurs salaires et de meilleures retraites est chez nous de la plus grande actualité. Le nombre de retraités allemands qui ne peuvent pas vivre de leur pension ne cesse de croître et doivent bénéficier d’aides de l’Etat. Ces deux revendications peuvent être très populaires en Allemagne. Mais je ne crois pas que cela se fera par un mouvement comme celui qui se déroule en France, mais de façon institutionnelle : via les syndicats, via les partis politiques, etc. Ici, Sarah Wagenknecht essaye de construire ce type de mouvement mais il est voué à l’échec car l’Allemagne a une histoire et une structuration complètement différentes des françaises et, en plus, parce qu’il est impossible d’organiser ces mouvements du haut vers le bas comme elle veut le faire. Le mouvement des gilets jaunes vient de la base en elle-même.

« Si les syndicats et les organisations de gauche parviennent à les représenter, ces mouvements peuvent se renforcer et à mener à bien des changements sur le long terme. »

Y a-t-il un mouvement de protestation contre l’Union européenne ?

En Allemagne, ce mouvement n’existe pas. J’aimerais qu’il y ait en Allemagne une opinion plus forte et plus articulée qui exprime une volonté de changement de l’UE. Cette opinion existe au sein de la gauche, certes, ou encore chez des sociaux-démocrates. Ils réclament une orientation plus sociale de l’UE, une "union sociale". Il ne s’agit pas seulement de sauver les banques ou d’assurer les profits. Mais ces critiques ne touchent pas encore un large spectre de la population. En Europe, la situation est plus nuancée. La Grande-Bretagne par exemple a choisi la voie du Brexit et s’est profondément divisée sur cette question. En Europe de l’Est, je vois qu’un certain nombre de pays acceptent volontiers les subsides de l’UE mais ne sont pas prêts à faire leurs certaines valeurs de l’UE comme l’ont révélé leurs comportements envers les migrants, en Hongrie par exemple, ou les scandales en matière de justice en Pologne. Ou encore en Italie, avec la question du budget qui peut mener à ce que le sentiment anti-européen ne fasse que grandir encore. Quoi qu’il en soit, il y a bien sûr des critiques exprimées en Europe sur l’UE et la défiance envers l’UE peut augmenter. Pour éviter ce délitement, il faut absolument renforcer l’orientation sociale de l’UE. L’économie et la monnaie unique ne sont pas tout !

Comment répondre à ces mouvements ?

Le problème est que ce type de mouvement m’apparaît hétéroclite : certains veulent discuter, négocier, d’autres le refusent. Cela peut mener au fractionnement du mouvement. Je vois un autre danger : celui de cette violence que Macron veut utiliser. Pour l’instant, une majorité des citoyens soutient ce mouvement. Les organisations syndicales, celles de gauche, peuvent-elles alors accueillir des revendications sans récupérer le mouvement ? Pour moi, il y a de nombreux points sur lesquels les syndicats et les organisations de gauche sont d’accord. S’ils parviennent à les représenter, ces mouvements peuvent se renforcer et à mener à bien des changements sur le long terme. Sinon, il y a toujours ce risque qu’un mouvement mette le doigt temporairement sur un vrai problème... et après, il est mis de coté.

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  • Si vous aviez demandé à un syndicaliste français il y a 6 mois quelle probabilité il aurait accordé à l’avènement d’un mouvement social comme celui des gilets jaunes dans l’année, je doute que vous auriez eu une réponse différente de celle formulée par Klaus Ernst ...

    carlos Le 6 décembre à 09:45
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