CC Sébastien Huette
Accueil | Entretien par Fabien Perrier | 5 décembre 2018

Gilets jaunes - « L’Homme providentiel, en France comme en Italie, ça ne marche pas »

Alors que bon nombre d’observateurs comparent les gilets jaunes avec ce qu’il a pu se passer en Italie, du Mouvement 5 étoiles à Matteo Salvini, Paolo Ferrero, observateur aguerri des mouvements sociaux italiens, relativise.

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Paolo Ferrero est secrétaire national de Refondation communiste et a été ministre de la Solidarité sociale dans le gouvernement Romano Prodi II. Cette personnalité de la gauche italienne a suivi de près le mouvement des fourches de 2012, qui exprimait la colère de citoyens sur les réseaux sociaux et en bloquant les routes. Ils dénoncaient les taxes, le chômage, le coût de la vie, l’élite, etc.

Regards. Comment percevez-vous le mouvement des gilets jaunes depuis l’Italie ?

Paolo Ferrero. Bien qu’en France, ce mouvement s’élargisse et porte des revendications intéressantes, les radios et télévisions italiennes n’en parlent presque pas sauf pour montrer les casseurs. C’est une forme de censure des médias gérés par le gouvernement, ou par les grands financiers et l’industrie comme Berlusconi, Fiat, etc. Ils n’ont pas d’intérêt à ce que ce mouvement soit connu en Italie. D’ailleurs, ils ne diffusent que peu les luttes sociales en France ou ailleurs.

 

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Avez-vous, en Italie, des mouvement similaires ?

En Italie, le mouvement des "fourches" (Forconi) en 2012 et 2013 regroupait paysans, petits artisans, commerçants, etc. Il était très concentré sur la question des taxes et la droite y était très présente alors qu’en France, le mouvement est large dans ses revendications et sa composition. À mon sens, ces deux phénomènes ne sont pas identiques. Les gilets jaunes sont avant tout un mouvement social qui a émergé de la société et envoie un message aux politiques néolibérales. Il provient des classes moyennes périphérisées pour lesquelles aucun homme politique ne parvient à arrêter la dégradation de leur niveau de vie et qui ne savent pas jusqu’à où ira cette dégringolade sociale. La vraie question est celle de l’évidente souffrance sociale, pas uniquement des plus pauvres, mais aussi des employés, des classes moyennes, qui voient leur niveau de vie réduit et ne trouvent pas de relais politique. La France comme l’Italie ont eu tendance à chercher un homme providentiel. En France, deux questions ont convergé : une société qui ne fonctionne plus, sans véritable réponse politique ou syndicale ; le constat que Macron n’est pas cet homme providentiel dans lequel avaient été placés les espoirs. Il est devenu un totem ! En Italie, le mouvement 5 étoiles commence à vivre une crise similaire à celle que vit Macron. Nombreux sont ceux qui pensaient que le Mouvement 5 étoiles pourrait changer les choses et qui constatent aujourd’hui que ce n’est pas le cas. Pour l’instant, Salvini voit son influence augmenter. Mais pour combien de temps ? Les hommes providentiels durent toujours moins ! Berlusconi a duré une dizaine d’années, Monti 6 mois ! Qu’en sera-t-il pour Salvini ou Grillo ?

Le mouvement Forconi a-t-il irrigué les partis politiques ?

Il était en dehors de tout cadre classique, en dehors des discussions syndicales. Il était très mélangé. Il a irrigué le Mouvement 5 étoiles ou encore la Ligue du Nord. Au début, Berlusconi a proposé de rencontrer les leaders du mouvement Forconi. Puis il a renoncé considérant ce mouvement comme trop anti-institutionnel. Quant à la gauche italienne, avec ses divisions historiques, elle n’a pas fait face. Quand Monti est arrivé au pouvoir, il était très favorable à l’austérité et nous étions ses seuls opposants. Nous étions bien placés dans les sondages en tant que "Fédération de la gauche" (Federazione della Sinistra). Mais, pendant l’été, le Parti des communistes italiens a recommencé à discuter avec le Parti démocrate pour constituer des alliances électorales et il a détruit la Fédération de la Gauche. Du coup a été brûlée la possibilité de construire, contre le gouvernement Monti, un point de vue de gauche clair et unitaire. Nous n’avons pas capitalisé sur ce mouvement. Et Grillo qui, au départ, n’était pas contre Monti car il était un homme de la société civile, s’est retourné contre lui quand il a pris de dures mesures. En 2013, il était au niveau de la Fédération de la gauche. Il a grimpé après la fin du gouvernement Monti et après le mouvement Forconi.

Les revendications des gilets jaunes ont-elles un écho en Italie ?

Elles sont potentiellement très populaires en Italie ! Mais le problème est qu’actuellement, l’Italie vit dans un sentiment d’impuissance et d’attente des actions gouvernementales. Nous nous trouvons dans une autre phase du cycle de psychologie sociale. Il me semble que la France vit la baisse de la confiance en Macron quand en Italie, la confiance dans le gouvernement dure encore.

« La droite a une facilité, celle de parler de nationalisme, alors que la construction d’une identité populaire est d’autant plus difficile qu’elle a été détruite par le néolibéralisme. »

Y a-t-il un mouvement de protestation contre l’Union européenne ?

L’entité européenne vit une crise évidente. L’UE se développe sur des politiques néolibérales très dures mais que beaucoup de personnalités politiques ne veulent pas dépasser. La droite a beau jeu de mener une bataille sur le souverainisme. Pour moi, il faut mener la bataille contre les politiques néolibérales et contre le racisme et le nationalisme. Pour l’instant, la droite a une longueur d’avance ; elle prétend avoir cherché des solutions, qui n’ont pas forcément marché, et propose de retourner à la nation, au concept de la race blanche. Elle utilise fondamentalement une attitude réactionnaire. L’enjeu, à gauche, est donc de construire une lutte sociale qui ne repose pas seulement sur des enjeux de classes, mais à laquelle il faut adjoindre la question des périphéries, des espaces sociaux marginalisés ou qui craignent de l’être. L’analyse de classes, nécessaire, ne suffit pas : il y a des problèmes de perception. C’est autour de ces éléments qu’il convient de construire une proposition politique. Il faut reconstruire une dialectique qui repose sur une confrontation avec les "élites", les financiers, etc. L’appel de la CGT à unifier les luttes me paraît important.

Comment répondre à ces mouvements ?

Tout d’abord, pour moi, il est important de ne pas s’opposer à ce mouvement. Un mouvement ne peut pas se développer de façon linéaire. Mais derrière la demande sociale, comment construire un projet ? Comment redistribuer les richesses de façon radicale ? Cela passe par des formes d’organisation à l’échelle locale et des formes de participation publique en dehors des partis politiques traditionnels. Il faut les maintenir mais construire aussi des rassemblements plus larges qui reposent sur l’antiracisme, par exemple. La question la plus importante est celle de l’organisation car l’activité politique traditionnelle ne touche pas beaucoup de monde. Jusqu’alors, après la Deuxième guerre mondiale, la gauche a engagé ses luttes dans un contexte où le développement augmentait les possibilités. Désormais, le problème est de construire des luttes dans un contexte où il n’y a ni développement ni médiation politique. Tous les instruments utilisés par la gauche (syndicat, action parlementaire, etc.) pour améliorer la situation des peuples sont aujourd’hui affaiblis dans le cadre néolibéral. Il faut donc inventer de nouveaux instruments pour avoir une politique de gauche. La droite a une facilité, celle de parler de nationalisme, alors que la construction d’une identité populaire est d’autant plus difficile qu’elle a été détruite par le néolibéralisme.

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