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Accueil | Par Fabien Perrier | 31 août 2018

Grèce : le changement, c’est maintenant (ou pas)

La Grèce vient de sortir de 8 ans de mémorandums. Une nouvelle séquence débute. Le principal défi pour le gouvernement d’Alexis Tsipras est de s’assurer de la pertinence de sa stratégie avec une population appauvrie.

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Une nouvelle séquence s’ouvre en Grèce. Elle a débuté le 20 août lorsqu’Athènes est officiellement sortie de la période des plans de sauvetage. Le 21 août, depuis l’île d’Ithaque, le Premier ministre Alexis Tsipras a effectué un discours dans lequel il a déclaré : « Un nouveau jour s’est levé [...] un jour historique |...], celui de la fin des politiques d’austérité et de la récession ».

Le 27 août, il a désigné son ministre de l’Intérieur, Panos Skourletis, comme secrétaire du parti de gauche Syriza et a expliqué devant comité central : « Notre pays, le gouvernement et le parti ont besoin de sang neuf et d’avoir plus d’appétit pour poursuivre le travail ». Lors de cette réunion, il a notamment expliqué que les élections législatives prévues pour septembre 2019 seront « la mère de toutes les batailles [...] Pour toutes (les) remporter, nous avons besoin de rassemblement, d’unité et de renouveau. » Et le lendemain, Alexis Tsipras a procédé à un remaniement ministériel intégrant d’anciens cadres du Pasok (le parti social-démocrate) et de Nouvelle Démocratie (ND, droite conservatrice) en rupture de ban avec leur formation d’origine. Bref, toutes les pièces semblent être mises en place préparer les élections législatives de l’automne prochain, mais aussi les européennes et municipales du printemps 2019.

Tsipras, le survivant de l’austérité...

A l’heure actuelle, remporter ces élections semble mission impossible pour Syriza selon les sondages. Ils donnent aujourd’hui le parti de la gauche grecque entre 5,3 et 11,6% de moins que ND, en tête des intentions de vote. En ce qui concerne les élections législatives, une victoire serait même un prouesse "historique" au regard du passé récent du pays. Aucun gouvernement n’est allé au bout de son mandat de quatre ans depuis 1985. Et entre 2009 et 2015, la Grèce subit une véritable instabilité gouvernementale, chaque équipe semblant balayée par les "plans de sauvetage" et leurs conséquences.

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Le premier accord de prêt avait été acté en 2010 par le social-démocrate Giorgos Papandreou pour éviter à Athènes le défaut de paiement, le deuxième par le conservateur Antonis Samaras pour la recapitalisation des banques. Le troisième a été signé en juillet 2015 par le gouvernement de gauche d’Alexis Tsipras. A chaque fois, les règles étaient les mêmes : des prêts contre l’application de réformes structurelles (baisses des dépenses publiques, coupes des retraites et des salaires, hausses des taxes, privatisations, etc.) énumérées dans un contrat appelé "mémorandum". Après ces trois mémoranda, 8 années d’austérité et de récession, la Grèce retourne sur les marchés avec toujours Alexis Tsipras comme Premier ministre.

« L’Odyssée moderne que notre pays a traversée depuis 2010 a pris fin », a-t-il ainsi déclaré depuis l’île où, selon le poème d’Homère, Ulysse est revenu après son long et difficile voyage (VIIIe siècle av. JC). Et de nombreux membres de l’équipe d’Ulysse avaient disparu au cours du périple.

... après avoir promis d’y mettre fin

Au sein de la gauche grecque, des nombreuses scissions ont eu lieu depuis 2015. Quand Syriza arrive en tête des législatives de janvier, il est élu sur un discours articulé autour des ambitions suivantes : mettre fin à l’austérité et sortir des mémorandums ; obtenir l’annulation d’une part de la dette publique ; rétablir la justice sociale ; rendre l’Etat efficient. Mais en juillet 2015, magré un référendum qui accordait près de 62% des scrutins au refus d’un nouveau programme, Alexis Tsipras signe, le fusil sur la tempe un mémorandum pour éviter au pays une sortie de la zone euro aux conséquences imprévisibles. Il demande à ses députés de le voter lorsqu’il revient à Athènes. La scission de Syriza est en marche. Alexis Tsipras et un Syriza ayant perdu son aile gauche remporteront malgré tout de nouveau les législatives de septembre 2015. Depuis, le gouvernement alliant Syriza et les Grecs indépendants (droite souverainiste) applique les réformes édictées dans le mémorandum.

Pourtant, dans son discours d’Ithaque, quand Alexis Tsipras a rappelé les effets de la rigueur imposée par les créanciers du pays, il a d’abord ciblé la période 2010-2015 :

« En cinq ans sont survenus des événements sans précédent : 25% du PIB a été perdu, trois Grecs sur dix se sont retrouvés au chômage, des mesures d’austérité d’une hauteur de 65 milliards d’euros ont été prises. »

Du côté du gouvernement grec, le discours consiste à mettre en avant les réussites et le redressement du pays. L’économie grecque est ainsi enfin sortie de la récession en 2017 pour renouer avec une croissance de 1,7%. Le déficit public est passé de 15,4% du produit intérieur brut en 2010 à 0,8% en 2017. Le gouvernement parvient à dégager un excédent primaire (avant le service de la dette) de 2% et s’est même engagé à poursuivre sur cette lancée jusqu’en 2022. Enfin, le chômage vient de passer sous les 20% en mai, après avoir atteint un pic de 27,5% en 2013. Reste que, même sur le plan économique, un chiffre inquiète : celui de la dette publique. Au total, la Grèce a reçu 289 milliards d’euros de prêts en trois programmes (2010, 2012 et 2015), soit 180% du PIB.

Les ravages de la Troïka

Du côté des Grecs, le sentiment est mitigé. Sur le papier, comme la Grèce reprendrait son souffle, la crise devrait être derrière eux. Mais sur le plan social, les avancées tardent à se faire sentir. Les chômeurs ne sont maintenus hors de la pauvreté que par un fil : une indemnité chômage qui, en terre hellène, ne s’élève qu’à 360 euros pour un demandeur d’emploi seul, et à 504 euros si sa famille est de 4 personnes. Cette indemnisation est versée pour un an maximum après la perte d’emploi. Du coup, seuls 8% des chômeurs sont indemnisés.

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Quant aux emplois créés, ils sont pour la plupart à temps partiel ou à durée déterminée et ne permettent pas de sortir de la pauvreté. Aujourd’hui, sur 1,7 millions d’employés, un tiers, à temps partiel, gagnent 394 euros net par mois, soit à peine plus que le seuil de pauvreté national (380 euros). De surcroît, pour eux, la possibilité de prétendre à une retraite décente s’amoindrit.

Car au cours de ces 8 années, le pays a connu 27 diminutions des pensions. En moyenne, elles ont baissé de 45% et la retraite minimale se situe sous le seuil de pauvreté. Les salaires ont diminué de 35% en moyenne. Le salaire minimum grec, de 750 euros en 2010, est maintenant de 586 euros bruts, et même de 510 euros bruts pour les moins de 25 ans. Bref, les revenus se sont effondrés. Par conséquent, la famille peine de plus en plus à jouer le rôle d’amortisseur social qui lui est traditionnellement dévolu, suppléant à l’Etat longtemps défaillant.

Cette crise sociale est doublée d’une crise de société. Différentes enquêtes menées dans ce petit bout d’Europe révèlent ainsi qu’augmentent les phénomènes de dépression, d’anxiété voire de suicides depuis 2010. Un exemple : les chercheurs de l’Université capodistrienne d’Athènes ont analysée les eaux usées de la capitale et ont constaté une hausse massive de la consommation de psychotropes (multipliée par 35 entre 2010 et 2014), d’anxiolytiques (multipliée par 19) et d’antidépresseurs (multipliée par 11). Le pays vit une dépression collective où l’absence de perspective ajoute à l’angoisse du quotidien.

Un sondage réalisé par la société Nielsen montre ainsi que 75% des Grecs doutent que le pays sorte de la crise économique dans les douze prochains mois. L’institut Marc révèle que 43% des ménages déclarent ne pas avoir les moyens de payer le chauffage de leur logement et 52% disent qu’ils ne pourraient pas faire face à une dépense imprévue de 500 euros et 49% qu’ils ne peuvent partir en vacances.

No future

Chez les Grecs, le sentiment croit qu’il n’y a plus d’avenir dans leur pays. Selon les estimations, ils sont déjà entre 300.000 et 500.000 à s’être exilé depuis 2010. Les projets d’enfants sont remisés comme en témoigne le taux de fécondité : de 1,8 enfant par femme en 2010, il a chuté à 1,3 en 2018. La population risque donc de chuter et cette baisse entraintera des effets en chaîne sur le développement économique, sur le financement des retraites etc. Après huit ans d’austérité, le pays s’est vidé de ses forces vives et la majorité de ceux qui y restent se sont appauvris.

Désormais, le gouvernement espère utiliser les quelques marges de manœuvre dont il disposera pour stabiliser le marché du travail. Bref essayer de recréer un espoir dans une Grèce éreintée. S’il ne provoque pas d’élections anticipées, il reste un an à Alexis Tsipras et à son équipe pour y parvenir. Et, peut-être, pour préparer de nouvelles alliances. C’est ainsi que différents observateurs analysent l’arrivée de personnalités issues du Pasok et de ND dans ce gouvernement remanié. A moins qu’Alexis Tsipras ait en tête une autre hypothèse : tout faire pour forcer la division du Pasok et de ND pour assurer à son parti un rôle central. Une certitude : la séquence qui s’ouvre sera résolument politique.

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  • Et maintenant, à cause de cette gauche europhile, on risque de se retrouver avec l’extrême droite au pouvoir en Grèce.

    Que tout ceux qui critiquent les positions eurosceptiques de la FI gardent bien cela à l’esprit. La Gauche à genoux devant Bruxelles, Varsovie, Budapest et Vienne risque de nous amener l’extrême droite au pouvoir en France.

    Avec les Néo-NAZI aux portes du pouvoir, il temps de s’unir dans l’ordre et la discipline derrière Mélenchon, et de faire taire nos petites différences de points de vues qui n’intéressent que nous.

    On débattra de nos différences à l’Assemblée Nationale quand on aura le pouvoir, d’ici là : Mélenchon.

    kheymrad Le 31 août à 14:14
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