CC Giovanni Favia
Accueil | Par Guillaume Liégard | 24 mai 2018

Italie : le grand n’importe quoi des analyses en France

L’affaire est entendue, l’accord qui réunit le Mouvement 5 étoiles et la Lega forme une coalition "antisystème". La preuve, c’est qu’elle est déversée à longueurs de colonnes, d’éditoriaux et de déclarations aussi péremptoires que peu argumentées.

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Admettons l’hypothèse pour le Mouvement 5 étoiles (M5S), mouvement très récent, difficile à classer dans les catégories traditionnelles : pour preuve, cet article perplexe, genre antibiotique spectre large, paru dans L’Express en décembre 2016 : "Italie : le Mouvement 5 étoiles est-il de gauche ou d’extrême-droite ?"

Le mouvement fondé par Beppe Grillo a toujours refusé de se positionner sur l’axe gauche/droite et n’a jamais occupé de postes ministériels. En revanche depuis les dernières élections municipales, il dirige de grandes métropoles, notamment Rome, et le moins qu’on puisse dire, c’est que la rupture avec le système antérieur n’est pas très nette. Elue avec 67,5% maire de la capitale italienne en juin 2016, Virginia Raggi avait déjà perdu cinq de ses neuf conseillers au mois de septembre de la même année dont un pour corruption. En février 2017, elle a été mise en examen pour abus de pouvoir, pour « l’honnêteté et la transparence » annoncées, il faudra repasser (lire ici).

Arrivé en tête lors des dernières élections législatives, le M5S s’est d’abord tourné vers le Parti démocrate de Renzi pour former une coalition majoritaire à la chambre des députés. C’est face au refus de ce parti qu’il s’est alors tourné vers la Lega, l’autre grand gagnant des dernières élections.

Mais pour qualifier la Lega d’antisystème, il faut vraiment oser parier sur la méconnaissance de la situation politique transalpine. La Lega qui est la projection nationale de l’ancienne Ligue du Nord a mené la bataille électorale au sein d’une coalition de droite emmenée par Silvio Berlusconi. Si la Lega est incontestablement un parti politique d’extrême-droite, elle n’en est pas moins intégrée au cœur du système politique italien depuis de longues années. Dans des gouvernements dirigés par Berlusconi, Umberto Bossi, fondateur de la Ligue du Nord a été ministre chargé des réformes institutionnelles de 2001 à 2004 et à nouveau ministre de 2008 à 2011. Son successeur à la tête du parti, Roberto Lombardi a, quant à lui, été ministre de l’Intérieur de 2008 à 2011 (lire ici). La Lega est bien un des piliers de toutes les coalitions de droite de ces vingt dernières années.

FN/Insoumis, la nouvelle trouvaille

Au fond, la situation italienne intéresse assez peu les commentateurs français de tout acabit. Pour bon nombre d’entre eux, l’Italie, c’est vraiment trop loin du périphérique et la question n’a de sens qu’à l’aune de la situation française. "La coalition antisystème en Italie, un nouveau coup dur pour Macron", titrait Le Monde le 22 février. Vraiment, ces Italiens sont mal élevés et ne comprennent rien de rien au génie jupitérien.

Mais la véritable trouvaille, celle qui recentre sur les questions franco-françaises et les obsessions journalistiques, allait vite se faire jour : un accord M5S/Lega ne serait-il pas l’équivalent d’un accord FN/Insoumis ? Jamais en retard d’une ignominie, c’est le service public qui a ouvert le ban. Après France 2, c’est France Inter qui s’y est collée parmi les premiers lors d’une interview conduite par Ali Baddou. Interrogeant Marc Lazar, directeur du Centre d’histoire de Sciences-Po, le journaliste y va franco à 5’01’’ : « L’alliance entre le mouvement 5 étoiles et la Ligue, ce serait comparable entre une alliance entre la France Insoumise et le Front national ? », a-t-il demandé benoîtement. Fort déçu de la réponse de l’historien, pourtant peu suspect d’amitiés insoumises, qui explique « qu’en aucun cas » on ne peut faire de comparaison entre LFI et le M5S, le journaliste passe alors vite à autre chose. Après tout l’important est d’avoir distillé le poison. Un poison repris en cœur et en boucle sur les chaînes d’informations.

Un accord de gouvernement très droitier

Si la Lega peut être considérée comme le grand cousin du Front national – il s’en revendique d’ailleurs –, il n’y a en revanche pas d’équivalent français pour le M5S. Les positions ambivalentes de la formation de Beppe Grillo sur l’accueil des migrants révèlent un penchant très droitier si ce n’est même d’extrême droite. L’accord de gouvernement avec la Lega prévoit un durcissement des conditions d’accès à l’asile et l’expulsion de 600.000 réfugiés. Sur le plan économique, la mise en place du "flat tax", avec seulement deux taux d’imposition ne permet pas d’entrevoir le début d’une politique de gauche – fut-elle populiste. L’objectif de réduction des inégalités entre le Nord de l’Italie, où se concentre les richesses, et le Sud qui se répartit les miettes, par l’absence d’une profonde réforme fiscale, s’en trouve donc largement compromis alors que le budget de la Défense pourrait quant à lui exploser.

À défaut d’un minimum de déontologie, les éditocrates se sont repliées sur ce vieil adage : "Calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose".

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