(c) Luciano Di Costanzo
Accueil | Par Arthur Brault-Moreau | 12 janvier 2019

L’ombre des gilets jaunes plane sur l’Argentine

Quelque 15.000 personnes ont manifesté à Buenos Aires jeudi dernier en pleine période estivale. Marche des Torches dans les villes du pays, actions brouhaha les vendredis, les initiatives pour mobiliser l’Argentine en cette fin de mandat de Mauricio Macri se multiplient. L’année 2019 sera chargée en élections, les forces de gauche préparent le terrain et rêvent d’une mobilisation similaire aux gilets jaunes français.

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Carolina et Maïten sirotent leur maté en attendant le départ de la première manifestation de l’année. On est à Buenos Aires, en Argentine. La circulation est à peine coupée, les différents cortèges doivent assurer eux-mêmes la sécurité. Maïten est nourrice, elle vient ici pour protester contre les hausses des tarifs des services publics comme le gaz et l’électricité – les tarifazos comme on les appelle ici : « Mon père est retraité mais était obligé de travailler pour compléter la retraite minimale qu’il reçoit [au montant inférieur au seuil de pauvreté, NDLR] puis l’entreprise l’a licencié. Avec mon salaire de nourrice j’essayais d’aider à remplir les assiettes, mais à présent ça va être très dur. »

L’augmentation des tarifs a été décidée durant les fêtes de fin d’année par le gouvernement Macri. Le leader de Cambiemos avait parié sur un programme franchement néolibéral mais les investissements et la croissance pointent pour l’instant aux abonnés absents, à tel point que le chef du gouvernement a demandé un nouveau prêt au FMI d’un montant record de 57 milliards de dollars. Cet accord est en train de précipiter la logique austéritaire de Macri et aboutit notamment au plan d’augmentation des tarifs.

Cira, jeune mère de famille, vient pour la première fois en manifestation. « En un mois ma facture a doublé, je payais 780 pesos pour l’électricité et à présent je dois payer 1.500 pesos [soit plus de 35 euros lorsque le revenu minimum est de 420 euros, NDLR] ». A ces augmentations, il faut ajouter l’inflation - de 44% fin 2018 - et un budget 2019 marqué par une baisse de 6% des dépenses sociales tandis que le chômage se maintient à 9% et que le taux de pauvreté avoisine les 30%. Pour beaucoup de manifestants, c’est la somme des mesures prises depuis l’arrivée de Macri au pouvoir en 2015 qui expliquent le mécontentement actuel. C’est ce que nous expliquent Pina et Miguel, deux retraités du quartier Almagro : « On vient ici pour nos retraites mais aussi contre le chômage, la pauvreté et la répression qui s’aggravent avec Macri. On a peur pour nous et pour le reste de notre pays, on a le sentiment d’être attaqués de partout. »

De multiples soutiens

La manifestation est appelée par différentes organisations syndicales, sociales et politiques. Se suivent alors les cortèges des Fronts Populaires - ces organisations de quartiers issues du mouvement des piqueteros de 2001 - ; des organisations politiques comme les 62 organisations péronistes, le trotskyste Parti des Travailleurs Socialistes ou encore les militants de l’ancienne présidente Cristina Kirshner. Côté syndical, la manifestation avait aussi reçu le soutien de la centrale CTA-Trabajadores (l’une des principales centrales, scission de la CGT et soutien officiel de Kirshner en 2015) mais aussi par des organisations de la CGT (dont le syndicat des chauffeurs de camions) qui ont souhaité se distinguer de l’immobilisme de leur centrale.

Quelques heures avant cette première Marche des Torches, nous discutons avec Carlos Girotti, secrétaire de la CTA-Trabajadores : « Nous sommes face à un gouvernement de rapaces, ce ne sont mêmes plus des représentants de la finance mais des financiers qui dirigent le pays. Dès l’annonce de l’augmentation des tarifs nous avons voulu lancer ces Marches des Torches. L’idée est d’avancer ville par ville, province par province pour mobiliser tout le pays. Nous commençons par Buenos Aires, la Patagonie et Cordoba puis nous irons ensuite à Rosario, Mar del Plata, Bariloche et enfin Mendoza. Nous essayons également de convoquer un large éventail d’organisations, nous avons d’ailleurs avec nous des organisations de PME, les syndicats des banques, nous regroupons aussi bien du politique que du social et du syndical. » Le calendrier est bien ficelé, les marches des torches se tiendront tous les jeudis jusqu’au début du mois de février.

Occuper les rues du pays

« Cette année, nous aurons beaucoup d’élections. Cela sera l’occasion pour nous de dégager Macri mais, en attendant, nous devons occuper les rues du pays », résume Gabriel jeune étudiant de Buenos Aires avant de nous inviter à rejoindre les différents rassemblements appelés notamment par la centrale CTA-Autonome pour des Brouhaha tous les vendredis soirs. Pour Ricardo Peidro, secrétaire général de cette organisation, l’objectif est d’occuper la rue pour cette dernière année du mandat de Macri et pour préparer un rapport de force important : « Quelque soit le résultat des élections, nous aurons besoin de fortes organisations populaires pour imposer nos mesures ».

Aucun gilet jaune n’est visible de ce côté de l’Atlantique mais dès que l’on mentionne la France, les manifestants exclament leur soutien et leur admiration pour ce qu’on nomme ici les chalecos amarillos. Le député trotskyste Nicolas Cano assume cette référence dans un entretien au Izquierda Diario et cite ce mouvement comme le « chemin à suivre ». Le mouvement français était marqué par une spontanéité extérieure aux organisations traditionnelles. Pourtant, cette mobilisation au cœur des vacances estivales et la brutalité des mesures du gouvernement de Macri laissent espérer une mobilisation d’ampleur dans l’Argentine de 2019. Les différentes organisations ont mis en route leurs structures. Reste à voir si la société argentine prendra le relai et décidera de s’imposer en pleine période électorale.

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