Accueil | Reportage par Reda Merida | 6 mars 2019

La fin de l’ensilencement de la jeunesse algérienne

Le peuple algérien manifeste son refus d’un nouveau mandat d’Abdelaziz Bouteflika. Aux premiers rangs des cortèges : les jeunes - qui n’ont souvent connu que l’actuel président à la tête de leur pays. Le point avec notre correspondant en Algérie, Reda Merida.

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Alger un 5 mars, son brouhaha, ses façades toujours aussi blanches, son ciel bleu et son printemps précoce. Une odeur différente de celle d’iode et de pollution qui imbibe d’habitude la ville : c’est celle de l’ébullition politique que connait le peuple depuis maintenant plusieurs semaines.

Dès le 22 février, lorsque Abdelaziz Bouteflika avait annoncé sa candidature pour un cinquième mandat malgré son état de santé détérioré, les jeunes Algériens étaient en première ligne et sur tous les fronts pour exprimer leur exaspération et envie de changement : manifestations dans plusieurs wilayas, mobilisation sur les réseaux sociaux, grèves, etc. La validation du dossier du candidat du Front de libération nationale (FLN) par le Conseil constitutionnel dimanche dernier a été considérée comme l’humiliation de trop et n’a fait qu’intensifié la contestation.

La rue algérienne, espace de contestation

Ce mardi encore, ils ont afflué par milliers des universités vers le centre de la capitale pour poursuivre leur lutte avant d’être rejoints par les lycéens, et ce, malgré l’important dispositif dissuasif mis en place par les forces de l’ordre (barrages filtrants, fermeture de métro et des trains qui desservent la capitale, enfermement des étudiants dans les universités…).

« Système dégage ! », « Algérie libre et démocratique. », « Y en a marre, y en a marre ! », « Pacifique, pacifique ! » ont scandé toute la journée les dizaines de milliers de jeunes filles et garçons, amassés sur la place Maurice Audin et la Grande Poste.

« Je veux juste ne plus avoir envie de quitter mon pays » explique Faïza, 24 ans et étudiante ingénieure qui manifeste pour la première fois. « Ce n’est pas que Bouteflika qui doit dégager, c’est lui, ses frères, ses généraux et toute sa clique, continue-t-elle, l’Algérie a besoin d’un changement radical, d’une deuxième indépendance ! ». Elle se réjouit par ailleurs de la forte présence des femmes dans les mobilisations, que cela soit dans la rue ou sur les réseaux sociaux, « notre voix est entendue autant que celle des hommes, c’est normal, nous sommes les petites-filles de Djamila après tout » dit-elle en riant.

Une jeunesse sacrifiée

Comme elle, Ghani, étudiant en biologie, est présent au rassemblement des étudiants depuis 10h, « ils ont gagné le silence de nos parents en utilisant la menace d’une deuxième guerre civile, ça ne marche plus avec nous, estime-t-il, eux [les parents] se contentaient du minimum de vie du moment qu’ils avaient la paix, nous on veut le maximum de vie et la paix ! ». Il se dit tiraillé entre une énorme colère d’une part de voir comment le pouvoir nargue le peuple en ignorant ses doléances actuelles, et un profond bonheur d’autre part de voir toute la société crier d’une seule voix son ras-le-bol : « Je n’ai jamais vu ça en 23 ans, même les profs nous ont rejoint aujourd’hui ! ». Les enseignants de l’université des sciences et de la technologie Houari-Boumédiène à Bab Ezzouar, la plus grande université du pays, ont déserté les amphithéâtres et annoncé le gel des cours pour rejoindre le mouvement de contestation.

En Algérie, la jeunesse rêve d’un ailleurs pour son avenir. “Faire ses démarches”, c’est-à-dire s’atteler à effectuer les procédures administratives pour aller étudier à l’étranger, est quasiment devenu la suite logique du cursus universitaire de l’étudiant algérien. En octobre 2017, les photos de l’impressionnante foule de jeunes venus des quatre coins du pays entourant l’Institut français pour s’inscrire à au test de français, nécessaire pour “les démarches”, avaient fait le tour des médias nationaux, jusqu’à faire réagir le ministre de l’éducation. D’autre part, en plus du chômage et du manque d’opportunités et de perspectives, l’accès à l’étranger reste très limité, ne serait-ce que pour des raisons touristiques, entre un système de visas contraignants et une monnaie dévaluée.

Bouteflika comme unique horizon ?

Amira-Nour et Flora, 18 et 19 ans, ont un point en commun : elles n’ont connu que Bouteflika comme président depuis leur naissance. Aujourd’hui elles sont décidées à tourner cette page de l’histoire de leur pays. « L’Algérie c’est 50 % de jeunes de moins de trente ans, donc s’il faut provoquer un changement, c’est bien les jeunes qui doivent le commencer ! » assure Amira-Nour, étudiante à l’Ecole Polytechnique d’Architecture et d’Urbanisme d’Alger et qui participe à toutes les manifestations étudiantes depuis le début des événements. « C’est assez compliqué de vivre sa jeunesse en Algérie, il y un manque de motivation. », c’est ainsi qu’elle décrit l’état d’esprit général de sa génération.

Flora, étudiante en commerce international, se dit s’être sentie obligée de participer car « ils nous prennent pour des débiles » dit-elle, elle se réjouit surtout du bon déroulement des protestations, dans le calme et le civisme. La particularité de cette mobilisation réside dans le fait qu’elle ne soit pas portée par un parti ou une organisation politique, elle est le fruit de nombreuses années d’accumulation de frustration et d’une jeunesse hyper-connectée, comme partout en Afrique.

« Ici personne n’a de carte de parti ou de carte d’électeur, assure Ghani, mais tout le monde en a assez du système. Ce n’est pas un printemps arabe, c’est une révolution populaire et spontanée ! » Vendredi prochain, comme depuis plusieurs semaines, une marche s’organise à Alger et dans toutes les grandes villes du pays pour demander la chute du système : le système FLN est-il en train de vaciller ?

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  • l’Algérie, ce n’est pas la tunisie. La majorité des algériens sont islamistes (dans le sens que les maghrébins donnent à ce terme : pour un Islam politique)
     
    Donc si une Révolution a lieu :

     Soit les révolutionnaires prennent leurs responsabilités et instaure la Dictature du Prolétariat et interdit le voile et l’Islam

     Soit une République Bourgeoise sur le modèle français sera instauré, permettant à l’Extrême Droite islamiste de prendre le pouvoir.

    Dans le second cas, il faut s’attendre à une vague d’immigration massive vers la France, et vers une augmentation du score de l’extrême droite en France.  Le Fascisme, c’est contagieux.

    yipi Le 7 mars à 17:32
  •  
  • 50% de la population à moins de trente-six ans et aucune perspective"
    Faites des gosses ! Toujours plus.

    tartuf Le 8 mars à 07:29
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