Accueil | Analyse par Roger Martelli | 8 novembre 2020

Élections américaines : la victoire, enfin… mais en demi-teintes

Les électeurs américains ont finalement tranché. Cette fois, le candidat démocrate a eu la majorité des grands électeurs et celle du vote populaire (50,6%). Mais « le pire président américain [que les USA aient] jamais eu » (Biden, 29 septembre) n’a pas été si franchement désavoué.

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Après quatre ans de présidence mouvementée et quelques mois de pandémie, le rapport des forces n’est pas bouleversé. En 2016, Hillary Clinton avait sur Donald Trump une avance de près de 3 millions de voix et d’un peu plus de 2% des suffrages exprimés. En 2020, Joe Biden a un peu plus de 4 millions de voix d’avance et dépasse son rival d’un peu moins de 3% des exprimés. Entre 2016 et 2020, le démocrate a engrangé 9 millions de voix supplémentaires, le républicain en a gagné 7,6 de plus. Biden n’a pas volé sa victoire, mais il n’a pas écrasé son concurrent.

Trump reste nettement majoritaire dans la population des Blancs et attire un tiers de la population en expansion des Latinos. Il l’emporte dans le Sud et dans le Midwest, est majoritaire dans les petites villes et les zones rurales et fait presque jeu égal avec Biden dans la zone des « suburb » (la banlieue, les villes moins de 50.000 habitants). Il n’est surclassé que dans le milieu très urbanisé des plus de 50.000 habitants. Parmi ceux qui votent – et ils ont été nombreux cette fois - le noyau des catégories blanches les plus populaires reste acquis à l’hôte actuel de la Maison Blanche.

 

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Quatre ans de trumpisme ont accentué, sur une base avant tout raciale, les clivages de l’opinion étasunienne. Le terrain avait été préparé bien avant lui. En 2004, Samuel Huntington – l’inventeur du « choc des civilisations » – publiait un pamphlet intitulé Qui sommes-nous ? Identité nationale et choc des cultures [1]. Il y expliquait que l’identité américaine était en péril. Les États-Unis, disait-il alors, ne sont pas seulement menacés par le terrorisme islamique, mais par l’existence sur le territoire américain communautés ethniques qui ne veulent pas s’intégrer et qui récusent le « credo » des Pères pèlerins fondateurs – les valeurs de morale et de travail, les principes d’individualisme, de liberté et de propriété privée. D’un côté les « hommes blancs en colère », de l’autre l’immigré latino-américain…

L’Amérique, poursuit Huntington, est de nouveau au bord de la guerre civile, parce qu’elle a lâché la bride à ses démons – « la mondialisation, le multiculturalisme, le cosmopolitisme, l’immigration, l’infra-nationalisme et l’antinationalisme ». La « dénationalisation des élites » a préparé la capitulation ; la contre-offensive passe donc par une renationalisation, c’est-à-dire une véritable reconquête linguistique, culturelle et politique. L’hégémonie des WASP [2] ou la mort ; l’identité nationale assumée ou le déclin.

À sa manière, Huntington a contribué à l’incrustation d’une conviction inébranlable : si l’Occident est fragilisé, c’est parce que des forces expansives érodent son identité. Il peut mourir, parce qu’il ne sait plus qui il est et que d’autres agissent pour qu’il ne soit plus ce qu’il était. Tel est le substrat de l’« état de guerre ». On veut nous persuader que nous y sommes plongés. Pas seulement aux États-Unis…

De la théorie à la pratique

Au fil des années, sous des formes politiques populaires, cette parole théorique s’est diffusée outre-Atlantique. Elle a rencontré une inquiétude latente de populations fragilisées, que le déclin de l’État-providence et la mondialisation capitaliste ont laissées sans emploi, sans avenir, sans protection ni redistribution. L’inquiétude, peu à peu, s’est faite désespoir, portant la colère vers le ressentiment contre une situation construite en longue durée et dont ces catégories abandonnées ne portent pas la responsabilité directe. Dès lors, toute attitude de condescendance ou de mépris appuyé à leur égard ne fait qu’aviver la rancœur, empêche de jauger les soubassements profonds leur désarroi et enfonce un peu plus la démocratie dans sa crise.

L’histoire suggère certes que la seule manière de contenir les dérives est de retrouver le sens de la lutte, autrefois l’apanage du mouvement ouvrier et de la gauche. Dans la dernière période, les combats n’ont heureusement pas manqué aux États-Unis comme partout dans le monde, contre le désastre climatique, pour l’égalité et les droits, contre les discriminations de genre, d’orientation sexuelle ou de race. Ils ont sans nul doute contribué à renforcer en 2020 le timide regain de vote démocrate, comme l’ont montré les succès importants d’Alexandria Ocasio-Cortez et de ses camarades du « Squad ». Mais les limites de la percée, aux élections locales comme à la présidentielle, indiquent que les combats des dernières années n’ont pas encore trouvé un débouché suffisant, pas plus que ne l’avaient trouvé les luttes précédentes des ouvriers américains contre la désindustrialisation massive du pays.

En fait, si elles sont nécessaires, ces luttes ne font pas pour autant sens politique en elles-mêmes. On peut être discriminé, opprimé, maltraité et se désintéresser des enjeux électoraux ou conforter ceux-là mêmes qui sont les plus responsables du mal-vivre. On peut vouloir additionner, juxtaposer, faire converger ou « intersectionnaliser » les combats, sans pour autant que soient bouleversés les rapports de forces politiques.

C’est oublier en effet que l’on ne vote pas seulement pour ce que l’on est – ouvrier, chômeur, noir, latino, petit blanc, femme ou LGBT. On est attiré ou repoussé par un type de société dans laquelle on pense pouvoir, à un moment ou à un autre, trouver sa place, même si cela ne va pas de soi. La force de Trump, comme le fut en sens contraire celle d’Obama en 2009, est de parler de l’Amérique dont on peut rêver. Celle de Trump conjugue la puissance, l’autorité, le repli sur soi, l’homogénéité ethnico-culturelle et l’idéalisation du passé. Cette Amérique, en cela, n’est pas que celle de la rancœur : elle est aussi celle d’un imaginaire où l’ordre et l’immobilité des petites « communautés » blanches garantissent la persistance du mythe américain et préservent ainsi les bases de la puissance étasunienne.

America first, Great America…

On peut s’inquiéter de ce récit, percevoir les risques du projet qui le sous-tend : il n’en reste pas moins qu’il a une globalité qui le valorise. Contre son attraction populaire, l’exaltation de la lutte et la dénonciation des maux sociaux ne peuvent donc pas tenir lieu de projet. Le face-à-face du « eux » et du « nous » n’est pas en lui-même un ferment d’alternative. On peut s’insurger contre l’exploitation, l’oppression ou l’aliénation parce qu’on en est victime. Mais on ne devient force politique que si l’on prend conscience que ces désastres humains entravent le corps social tout entier et rendent impossibles une société et un monde où chacun peut avoir sa place, sans être contenu ou rejeté.

Pour l’instant, les démocrates ne se sont pas hissés à ce niveau. Leur majorité reste engluée dans une « modération » qui la voue pour l’essentiel à un rôle d’accompagnement et d’inflexion à la marge des logiques dominantes. Quant à sa part la plus à gauche, elle est combative et innovante, sans être encore pleinement en état d’adosser la colère à la « nouvelle frontière » d’un projet émancipateur modernisé. Elle a pour elle le dynamisme ; reste à trouver le projet global qui fait de la radicalité d’ambition le socle d’une majorité de projet.

Que le parti démocrate ne veuille pas de cette manière subversive de faire de la politique est une chose. Qu’il préfère des figures pales et consensuelles à des personnalités plus emblématiques du peuple tel qu’il est une autre chose. Nous devons seulement nous convaincre et convaincre, en tout cas chez nous, que ce n’est pas de cette manière qu’on battra la droite d’exclusion et de repli qui a le vent en poupe aujourd’hui.

 

Roger Martelli

Notes

[1Traduction française chez Odile Jacob

[2WASP est l’acronyme de « white Anglo-saxon protestant » (protestant anglo-saxon blanc). Il désigne l’archétype de l’Anglo-Saxon descendant des immigrants protestants d’Europe du Nord-Ouest, dont la pensée et le mode de vie ont façonné les premières colonies anglaises du XVII siècle.

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