Fabien Perrier
Accueil | Par Fabien Perrier | 30 mai 2018

"Miracle" à bord de l’Aquarius, mais toujours des morts en mer

Après avoir débarqué 70 migrants à Catane, l’Aquarius, bateau qui effectue des sauvetages en mer, patrouille au large de la Libye. La naissance de "Miracle" à son bord a été un événement marquant. Mais derrière, que se passe-t-il en Méditerranée ?

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Regards est à bord de l’Aquarius pour trois semaines et fera régulièrement le point sur la situation.

Autour de l’Aquarius, qui navigue actuellement au large de la Libye, la mer Méditerranée est agitée. Des vagues, du vent, etc. « Les conditions ne sont pas favorables pour les départs des embarcations des migrants », explique Loïc Glavany, le commandant "recherche et sauvetage" de SOS Méditerranée sur l’Aquarius. Ce navire, affrété par SOS Méditerranée et opéré en partenariat avec Médecins sans frontières (MSF) a pour but de sauver des vies humaines dans cette mer où, depuis le 1er janvier de cette année jusqu’au 29 mai, 655 migrants sont morts ou ont disparu d’après l’Organisation International des Migrations (OIM).

La semaine dernière, plus de 1500 migrants ont été secourus en mer. L’Aquarius a contribué à ces sauvetages. Le 24 mai, 69 migrants avaient été transférés à bord de l’Aquarius ; ils sont passés à 70 le 26 mai. Ce samedi après-midi, à 15h45, est né un petit "Miracle" – c’est le prénom du petit bonhomme – sur les flots, dans la clinique de l’Aquarius. Sa mère, Joy, a donné naissance à ce bébé de 2,8kg, le 6ème né sur l’Aquarius, le 36ème né en pleine mer de parents migrants. Amoin Soulemane, la sage-femme qui a accompagné la naissance de Miracle, a expliqué que Joy l’avait prénommé ainsi parce qu’il avait été sauvé trois fois : « De la Libye, en mer, par un accouchement réussi ». Quand la naissance a été annoncée, à 16h05, des cris de joie ont retenti à bord de l’Aquarius. Puis des chants de fête. Comme si, d’un seul chœur, tous les migrants célébraient la naissance de ce petit Miracle dans les eaux internationales.

LIRE AUSSI SUR REGARDS.FR >> L’Aquarius : des vies humaines sauvées en Méditerranée

Premier contact européen : la police

Le premier sol que l’enfant a connu est italien. Le 27 mai, à 9h, Miracle, Joy, et les 68 autres migrants ont été débarqués en Sicile. Le droit international impose de déposer les personnes secourues en mer dans un "port sûr". Le MRCC (Maritime Rescue Coordination Center, Centre de coordination de sauvetage maritime) a indiqué à l’Aquarius le port de Catane, situé à l’est de l’île italienne. Sur le port, des tentes blanches arborant le sigle de la police nationale les attendaient. Etaient aussi sur les quais la Croix-Rouge, les Douanes, ou encore Frontex, l’agence européenne en charge des frontières.

À peine avaient-ils passé la passerelle que tous les migrants ont été photographiés de face et de profil, un numéro à la main. En vertu des accords de Dublin, ces migrants ont été enregistrés et triés en Italie. Selon leurs nationalités, selon leurs histoires, ils y seront soit admis comme demandeurs d’asile, soit renvoyés dans leur pays d’origine.

Car l’UE met tout en œuvre pour limiter les migrations vers ses Etats membres. Ainsi, le 16 mars 2016, Bruxelles a signé avec Ankara un accord délégant à la Turquie le contrôle des frontières et la sélection des migrants pouvant effectuer une demande d’asile. À peine un an plus tard, le 2 février 2017, l’Italie a signé avec la Libye un mémorandum. Elle coopère désormais avec les forces armées et les garde-frontières libyens « afin de juguler l’afflux de migrants illégaux ». Comme l’indique Amnesty International, elle « empêche ainsi les migrants – et les réfugiés – de gagner l’Europe. La stratégie italienne, s’intégrant dans une politique européenne plus globale, fut appuyée dès le lendemain par les dirigeants européens dans la Déclaration de Malte. » De son côté, le Conseil Economique, Social et Environnemental (CESE) dénonce, dans un avis du 23 mai, « l’externalisation des frontières [qui] pose question, en ce qu’elle constitue un obstacle à l’accès au territoire de l’UE et donc au droit d’asile ».

Sauter à l’eau par peur des garde-côtes

L’Aquarius est un bon poste pour observer les effets de cette stratégie. Le gouvernement italien et l’Union européenne (UE) ont fourni aux garde-côtes libyens des bateaux, des formations et de l’aide pour patrouiller en Méditerranée et intercepter ceux qui tentent de traverser la Méditerranée. Ainsi, selon Amnesty International, « en 2017, environ 20.000 personnes ont été interceptées par les garde-côtes libyens et reconduites en Libye, dans des centres de détention ». Mais ces interceptions inquiètent. François Redon, logisticien de MSF à bord de l’Aquarius depuis le 27 février, en explique les raisons : « Des migrants se jettent dans l’eau tellement ils ont peur d’être reconduits en Libye ». Ce Breton que toute l’équipe surnomme "Fanch", poursuit :

« Cet accord pose quelques problèmes. D’abord sur le plan du droit international qui impose de débarquer les personnes sauvées dans un port sûr : aucun des ports libyens n’est reconnu comme tel. Quant aux conditions de détention en Libye, elles sont effroyables. »

Tous les migrants rescapés confient en effet avoir vécu des tortures, avoir été exploités. Pour Fanch, l’UE doit arrêter de se mentir : « Quand les garde-côtes libyens interviennent, il ne s’agit donc pas de sauvetage ! Il est criminel de continuer à les soutenir. » À bord de l’Aquarius, certains migrants portaient sur leur visage des marques de tortures. D’autres ont montré les stigmates de violences subies. Tous avaient l’air épuisés, parfois dénutris.

Dans ce contexte, les indications données par le MRCC aux ONG posent question. Un exemple avec l’Aquarius. « Sa particularité est d’être un gros bateau, très stable, qui peut rester en pleine mer quelles que soient les conditions météorologiques. Il a en outre une grande capacité d’accueil. Nous, SOS Méditerranée, essayons d’optimiser son temps de présence en mer, c’est le seul bateau qui reste sur zone tout au long de l’année », explique Sophie Beau, la Directrice Générale de SOS Méditerranée. Elle ajoute : « La coordination des moyens de sauvetage par le MRCC ces derniers jours pose question. Seefuchs [un autre navire affrété par une ONG, NDLR], par exemple, est en difficulté alors que l’Aquarius, bien plus important, a été envoyé en Sicile avec seulement 69 migrants à son bord. Et ce bien qu’il n’y ait pas assez de moyens de sauvetage dans la zone de sauvetage. »

Plutôt des morts en mer que sur le sol européen ?

Avant de rentrer à Catane, l’Aquarius avait informé le MRCC Rome de sa disponibilité à rester dans le sauvetage. « La réponse a été : "Il y a assez de moyens de sauvetages dans la zone". Pour nous, il n’y en avait pas assez au regard de l’étendue de la zone à contrôler. La réponse nous a étonnés, mais comme à l’habitude, nous avons respecté les instructions du MRCC qui coordonne toutes les opérations de sauvetage sur zone ! »

Pourquoi avoir demandé à l’Aquarius de retourner à Catane alors que les conditions météorologiques laissaient supposer que des migrants allaient embarquer ? La question est ouverte. Elle semble à tiroir. À bord du Seefuchs se trouvaient 138 personnes secourues ; le navire était alors en surcapacité d’environ 100 personnes du fait de sa taille (26 mètres). Pourtant, les gardes-côtes italiens ont dépêché une frégate de petite taille, ont embarqué les femmes, les enfants et les personnes blessés laissant environ 110 personnes à bord du Seefuchs. Les gardes-côtes italiens ont distribué 120 bouteilles d’eau, 10 litres de jus et 10 couvertures en laine pour les 110 migrants. Le trajet jusqu’à l’Italie dure au moins 20 heures !

De surcroît, le MRCC a orienté le Seefuchs vers un premier port de Sicile (Pozzalo), avant de lui indiquer un deuxième puis un troisième port, plus à l’Ouest, donc toujours plus loin de là où il se trouve. Comme s’il s’agissait là aussi d’écarter toujours plus et plus longtemps cette ONG de la zone de sauvetage comme d’autres auparavant. Ce qui revient à préférer des morts en mer à des migrants sur le sol européen.

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