Accueil | Par Enric Bonet | 5 février 2019

Podemos : modérés populistes versus gauchistes unitaires

Le parti issu des indignés espagnols est mis à mal par la velléités de scission de son ancien numéro deux, Íñigo Errejón, ce qui renforce les tensions internes.

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Comme cela a été largement traité par les médias espagnols, Podemos se trouve face à sa pire crise interne. Le parti issu des indignés a vécu le 17 janvier dernier son anniversaire le plus amer depuis sa création en 2014. Ce même jour, l’ancien numéro deux du parti, Íñigo Errejón, a annoncé par surprise sa volonté de ne pas se présenter aux élections régionales à Madrid en mai comme le candidat de Podemos. Il le fera à partir d’une nouvelle plateforme électorale créée par la maire de Madrid, l’indépendante Manuela Carmena. Une décision vécue comme une trahison par le secrétaire général, Pablo Iglesias. Ce qui laisse ce parti au bord de la rupture parmi ses deux courants principaux : les pablistes (favorables au rassemblement de la gauche) et les errejonistes (plus modérés et surtout partisans du populisme de gauche).

 

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« Je suis vraiment étonné par le fait que Manuela et Íñigo nous aient cachés qu’ils préparaient le lancement d’un projet électoral personnel », a écrit alors Iglesias dans une lettre envoyée aux militants de Podemos. « Avec tout mon respect, mais Íñigo ce n’est pas Manuela », a ajouté le leader de la gauche radicale espagnole, en réaffirmant ainsi sa volonté de concurrencer Errejón aux régionales à Madrid, alors que son parti ne sera pas présent aux municipales dans la capitale espagnole. L’ancienne juge Carmena essayera de conserver son poste avec la plateforme Más Madrid (Plus Madrid), la même qu’Errejón. Cependant, il y a quatre ans, elle avait gagné grâce à une large coalition composée par Podemos et les autres forces progressistes. La stratégie de faire cavalier seul peut-elle l’emporter ? Rien n’est moins sûr…

Dès cette annonce, les dirigeants podemistes ont multiplié leurs critiques contre Errejón et ont exigé sa démission de son poste de député. Il a finalement renoncé à son siège au Parlement espagnol le 21 janvier. « Je n’abandonne pas le parti que j’ai fondé, je continue en étant militant », a déclaré Errejón. En revanche, les dirigeants de Podemos considèrent qu’il s’est mis lui-même en dehors de la formation en annonçant sa candidature avec la plateforme Más Madrid. On était alors à deux doigts du schisme total. Mais la démission du secrétaire régional de Podemos à Madrid et la pression des autres dirigeants régionaux, faits inattendus dans ce feuilleton fratricide pour la gauche espagnole, ont adouci la position d’Iglesias.

« Íñigo, malgré tout, n’est pas un traître, mais il doit être un allié de Podemos », a assuré mercredi dernier Iglesias dans un post sur Facebook publié avant la tenue d’un conseil national extraordinaire du parti. Le leader de la gauche radicale est en congé de paternité et il n’a pas participé à cette réunion. Errejón non plus, après le veto de la direction. Le verdict de ce conclave a été crucial : ils ont entrouvert la porte en vue d’une alliance avec Más Madrid. Le résultat de ces tractations conduira ou non à l’implosion de Podemos.

Trois ans de tensions internes

Ce schisme aurait lieu dans un moment où Podemos est mis à mal aux sondages (environ 15% des voix). Parallèlement, l’extrême droite de Vox commence à émerger dans le paysage politique espagnol après son entrée retentissante au Parlement andalou en décembre, avec douze conseillers régionaux. Elle menace même d’évincer le socialiste Pedro Sánchez du pouvoir si elle arrivait à conclure une triple alliance avec le Parti Populaire et Ciudadanos, principal soutient de Manuel Valls à Barcelone et allié de La République en Marche en Europe.

 

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Bien que la rupture entre Iglesias et Errejon se soit concrétisée il y a peu, les différences entre eux existent depuis trois ans. Ces deux anciens professeurs de sciences politiques étaient liés non seulement par une étroite amitié, mais ils ont composé un binôme qui a bouleversé la politique espagnole. D’un côté, Iglesias, 40 ans, le leader charismatique. De l’autre, Errejón, 35 ans, le stratège – très proche de la théoricienne du populisme de gauche Chantal Mouffe, avec laquelle a coécrit le livre Construire un peuple et qui a eu un rôle-clef dans la structuration d’un parti qui, en 2015, a conquis les mairies de Barcelone et Madrid et obtenu plus de 20% des voix aux législatives.

Mais ce genre d’amitié se fait rarement sans anicroche et c’est un fait complètement fortuit qui a accentué la méfiance entre les dirigeants de Podemos au début 2016. Un proche d’Errejón a laissé ouverte la session de son ordinateur au siège du parti, ce qui a permis à Iglesias et son entourage de découvrir l’existence d’un groupe de Telegram, dont le nom était "coup du berger", dans lequel des représentants errejonistes conspiraient pour prendre le contrôle de la direction régionale du parti à Madrid. Dont acte. Mais la brouille s’est aussi portée, de façon plus stratégique, sur la nécessité de faire une alliance avec les communistes d’Izquierda unida.

« Un modèle macroniste »

La confrontation entre Errejón et Iglesias pour le contrôle de Podemos a fait couler beaucoup d’encre dans la presse espagnole, notamment au moment de la deuxième convention nationale du parti en février 2017. Les thèses d’Iglesias ont reçu alors le soutient majoritaire des militants. Après sa défaite, Errejón a abandonné ses responsabilités comme stratège et porte-parole du groupe parlementaire. Son seul prix de consolation a été d’être tête de liste aux élections régionales à Madrid.

« Il est difficile de savoir si les différences entre Iglesias et Errejón sont plus personnelles ou plus idéologiques. La réalité, c’est qu’Iglesias croit que le régime politique espagnol est en crise et qu’il doit creuser des tranchées idéologiques au sein de la gauche alors qu’Errejón veut adopter une stratégie clairement populiste, en dépassant le clivage gauche-droite », explique le politologue espagnol Pablo Simón. Selon ce professeur de l’Université Carlos III de Madrid, Podemos a souffert d’une forte perte de popularité lors des deux dernières années, notamment à cause de la gestion d’Iglesias, jugée trop proche des indépendantistes lors de la crise catalane en octobre 2017 et de l’arrivée de Sánchez au pouvoir – et maintenant, « les socialistes sont à nouveau perçus comme le vote utile à gauche ».

C’est finalement les résultats décevants en Andalousie où la coalition entre Podemos et la Gauche Unie a perdu trois députés et 300.000 voix, qui a poussé définitivement Errejón à se démarquer du parti d’Iglesias. Il a préféré s’allier avec Carmena et construire son projet politique autour de son charisme personnel et celui de la maire de Madrid. Contrairement au leader de Podemos qui a été objet d’une sorte d’Iglesias-bashing, Errejón a reçu un traitement médiatique beaucoup plus bienveillant, notamment de la part du journal El País.

« Dans certaines cénacles du pouvoir, on essait de lancer un modèle macroniste, avec une alliance du grand centre entre le PSOE et Ciudadanos », a alerté Iglesias mercredi dernier. Et d’avertir que, pour atteindre cet objectif, « certains analystes souhaitent une scission d’une gauche modérée de Podemos ». Errejon et Iglesias leur donneront-ils raison ?

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