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Accueil | Par Emmanuel Riondé | 26 novembre 2014

Reconnaissance de l’État palestinien : dépasser le symbolique

Les députés débattent vendredi de l’opportunité de reconnaître l’État palestinien. Séduisant, ce projet porté par le PS masque mal l’absence d’une politique claire en faveur de la souveraineté du peuple palestinien et de l’application du droit dans la région.

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Après la Suède et le parlement britannique, ce serait donc au tour de la France. Ce vendredi, à l’Assemblée nationale, les députés sont censés discuter d’un projet de résolution socialiste qui « invite le gouvernement français à reconnaître l’État de Palestine ». En décembre, ce sera au tour des sénateurs.

Cette résolution n’a rien de contraignant et, à ce jour, on reste encore assez loin de voir la France reconnaître officiellement l’État de Palestine comme vient de le faire la Suède, par décret, le 30 octobre. Si cela finissait par se produire, ce serait évidemment important au plan symbolique : Paris, membre du Conseil de sécurité de l’Onu, a toujours prétendu jouer un rôle significatif dans cette région du monde. Benyamin Netanyahou mesure d’ailleurs bien la portée politique de cette éventualité et a fait savoir que la France ferait « une grave erreur » en reconnaissant la Palestine [1].

Mettre la Palestine sur les cartes

Les avancées dans l’arène de la diplomatie internationale sont quantifiables : 135 États reconnaissent la Palestine, soit une quinzaine de plus qu’il y a trois ans. Par ailleurs, les batailles menées ces dernières années pour l’admission de la Palestine dans différentes organisations internationales ont abouti à son entrée à l’Unesco comme membre officiel (octobre 2011) et à un réhaussement de son statut au stade d’État observateur non-membre de l’ONU (novembre 2012) [2] .

L’ensemble témoigne d’un isolement croissant de Tel Aviv dont la colère atteste par ailleurs du fait que ces modestes jalons ne sont pas vains. Tout se passe pourtant comme s’ils étaient la limite symbolique à ne pas dépasser en matière d’ "avancées pour la paix au Proche-Orient". Ainsi, l’Autorité nationale palestinienne (ANP) n’a toujours pas franchit le pas de la demande d’adhésion à la Cour pénale internationale (CPI) malgré la demande pressante d’organisations non-gouvernementales palestiniennes [3]. En sollicitant cette adhésion, ce que théoriquement rien ne l’empêche de faire, l’ANP ouvrirait la possibilité à la Cour d’enquêter sur des crimes de guerre commis par Israël. Ce qui n’a plus rien de symbolique et va donc beaucoup trop loin. Israël et les États-Unis ont fait pression sur l’ANP, la menaçant de sanctions. Quant à la France et au Royaume-uni, membres éminents de la CPI, ils ont fait savoir qu’ils étaient également défavorables à cette adhésion au motif qu’un tel développement... nuirait à l’avancée des négociations israélo-palestiniennes.

Les bonnes fées occidentales du "processus de paix"

En réalité, dans le même temps où tel parlement, tel gouvernement, telle organisation internationale se demandent s’ils vont ou non reconnaître l’État palestinien, la situation sur le terrain ne bouge pas – sinon pour se dégrader. La colonisation de la Cisjordanie se poursuit au quotidien tout comme la confiscation de Jérusalem-Est, la construction du mur, le blocus de Gaza. Le dossier du droit au retour des réfugiés demeure dans une impasse totale, la perspective de deux États s’est évanouie et aucune solution tangible ne s’y substitue pour l’instant : l’occupation israélienne de la Palestine est maintenue dans toute ses dimensions.

Et sur cela, les bonnes fées occidentales du "processus de paix" sont silencieuses ou presque, perpétuant leur soutien diplomatique, militaire et économique au gouvernement israélien et lui garantissant, de fait, l’impunité. Concernant l’avenir de la Palestine, elles semblent n’avoir rien d’autre à proposer que l’affichage d’une bonne volonté qui pourrait presque paraître naïve si on l’était un peu. « Je serais heureuse si, au terme de mon mandat, l’État palestinien existait » a ainsi récemment déclaré Federica Mogherini, la haute représentante de l’Union européenne pour les affaires étrangères et la politique de sécurité.

De son côté, Élisabeth Guigou a accordé un entretien au Monde qui résume à lui seul l’étendue du chemin qui reste à parcourir. Présidente de la commission des affaires étrangères de l’Assemblée, elle y défend le projet de résolution qui va être débattu vendredi. Dans cet entretien, elle parle du « blocage total des négociations de paix » qui « sert de prétexte aux violences extrémistes ». Elle note que « l’impasse des négociations affecte dangereusement les deux parties et la stabilité dans la région. Nous avons conscience que ce n’est facile ni pour les dirigeants israéliens ni pour les dirigeants palestiniens, mais le statu quo est intenable et dangereux ». Elle observe « de part et d’autre, les extrêmes qui se déchaînent. » Et, au cas où les subtilités de cet art consommé du "rééquilibrisme" auraient échappé aux lecteurs, elle précise bien : « Certains députés ont des craintes, notamment sur la question de la réciprocité et de l’équilibre entre les parties, que nous affirmons dans le texte. Nous avons aussi veillé à ce que soient condamnées les expressions de haine et les violences des deux côtés ».

Le déni de la politique française

L’ancienne ministre utilise le mot « paix » à 6 reprises, le mot « négociations » à 9 reprises, contre une seule fois le mot « colonisation » et aucune le mot « occupation ». Le terme de « violence » (6 fois) est lui systématiquement employé au pluriel (sauf une fois) et quasi toujours encadré des expression « recrudescence » et « des deux côtés ».

Bref, on n’est pas loin du déni de réalité et l’on retrouve ce qui caractérise la politique française dans la région depuis vingt ans : l’obsession d’équilibrer un conflit qui ne l’est évidemment pas, la négation de l’occupation, le recours compulsif aux "négociations de paix" qui ont pourtant largement fait la preuve qu’elles servaient avant tout de cache-sexe à la colonisation des territoires.

Les notions de boycott et de sanctions économiques sont, elles, totalement absentes du discours. Par contre, Élisabeth Guigou trouve la place d’évoquer les « terribles déchaînements d’antisémitisme » observés « ces derniers mois ». Référence à la période (l’été dernier) où le gouvernement socialiste français a cru bon d’interdire quelques manifestations de soutien au peuple palestinien pendant la guerre de Gaza [4] ?

L’abandon définitif, au plus haut niveau de responsabilités, du champ lexical du "processus de paix" et l’adoption de celui des pressions politiques sur Israël serait le signe d’un véritable changement d’approche et pourrait ouvrir de nouvelles perspectives. Malgré tout l’intérêt d’un débat parlementaire sur une éventuelle reconnaissance de l’État palestinien, on semble encore loin de ce basculement.

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  • Bonjour,

    En tant que responsable de l’Association Palestine 40/AFPS, j’apprécie l’article d’Emmanuel Riondé.
    Son analyse est pertinente sur le fait que malheureusement, il reste beaucoup de chemin à parcourir pour parvenir à des avancées significatives sur le processus de la paix.
    Elisabeth Guigou, hélas, dans son entretien au monde, n’apporte aucun éclairage vraiment encourageant, évitant de dénoncer les réalités et les conséquences de l’occupation et de la colonisation en Cisjordanie et à Jérusalem.
    Nous ne pouvons une fois de plus, que noter le manque de courage politique du gouvernement français et du Président de la République, face à la nécessité d’exprimer auprès des autorités israéliennes, son total désaccord avec la politique d’apartheid menée en Cisjordanie, à Jérusalem et dans la Bande de Gaza.
    Merci pour cet article, et son positionnement.
    Francis Melou,
    président de l’Association Palestine40/AFPS ;

    Melou Francis Le 8 décembre 2014 à 13:08
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