Photo CC José M. Ruibérriz
Accueil | Par Adélie Chevée | 29 mai 2018

Reconstruire la Syrie, la dernière victoire d’Assad

L’entente internationale qui commence à se dessiner autour de la Syrie pourrait donner à Bachar al-Assad l’opportunité de parachever son emprise sur le pays.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Jeudi dernier à Saint-Pétersbourg, l’humeur était joviale. Oubliée, la colère de Moscou après les frappes françaises contre des cibles du régime de Bachar al-Assad. Emmanuel Macron et Vladimir Poutine se félicitent à présent d’un rapprochement sur le dossier syrien. Ils évoquent un arsenal de mesures que les observateurs les moins aguerris pourraient trouver encourageantes : préparation d’élections, d’une nouvelle constitution, et coordination des deux processus de paix parallèles.

La rencontre donne l’illusion que la situation politique au cœur du drame que traverse la Syrie depuis sept ans est désormais stabilisée. Il est vrai que depuis la chute d’Alep en 2016, le rapport de force s’est inversé. Le régime syrien contrôle à présent la majorité du territoire. A Bruxelles, on évoque de plus en plus le juteux chantier de la reconstruction et même le retour des 5,6 millions de réfugiés. Pourtant, les conditions sont loin d’être acquises pour organiser leur retour. Le processus de reconstruction mis en place par le régime de Bachar al-Assad laisse peu de place à la réconciliation.

Au-delà des tensions politiques et des combats toujours en court, il sera difficile de reconstruire un semblant de vie normale. La guerre a siphonné le peu de stabilité économique de la Syrie d’avant 2011. Les infrastructures sont démolies, des parcs immobiliers entiers sont à reconstruire, sans compter les institutions de santé et d’éducation, cibles de l’aviation militaire syrienne. Les sanctions ont réduit le nombre de partenaires commerciaux aux alliés militaires : la Russie et l’Iran. Le régime souhaite donc favoriser ces derniers pour les contrats de la reconstruction. Mais leurs ressources financières sont insuffisantes pour reconstruire le pays.

Le périlleux chantier de la reconstruction

L’Union européenne pourrait y remédier. Pour le moment, elle n’alloue qu’une aide humanitaire, répondant aux besoins d’urgence : soins de santé, d’alimentation ou d’accès à l’eau potable. Depuis le début du conflit, cette aide s’est élevée à plus de 10,6 milliards d’euros. Mais depuis 2017, l’UE évoque un budget spécifiquement dédié à la reconstruction de la Syrie après la cessation des hostilités. Et elle entretient aussi l’illusion qu’elle pourrait utiliser ce budget pour faire pression sur le régime. En avril 2017, Bruxelles avait ainsi garanti que toute aide à la reconstruction serait soumise à l’exigence d’une « véritable transition politique ». Le but est donc de forcer le régime à partager le pouvoir avec l’opposition en échange d’une assistance économique.

Ce levier stratégique est pourtant loin d’être au point. Tout d’abord parce que le régime n’est pas réactif aux sanctions et aux menaces. L’obsession de la survie a mené le clan Assad à imposer les pires souffrances à sa propre population et à continuer à user d’armes chimiques malgré les frappes punitives. Face à une telle obstination, le chantage économique est une chimère qui ne peut que tromper que les Européens. De plus, le risque est grand que l’argent de la reconstruction soit utilisé pour légitimer le régime et sa politique de redéfinition démographique et urbaine.

A travers le choix de ses cibles pendant la guerre, Bachar al-Assad n’a pas attendu les Européens pour reconstruire sa Syrie. La chercheuse Leïla Vignal, maîtresse de conférences en géographie à l’Université Rennes 2, a ainsi montré que les destructions des zones rebelles n’étaient pas seulement dues aux dommages collatéraux d’une guérilla urbaine mais répondaient à une stratégie plus large de redéfinition du paysage citadin [1]. Au lieu de se concentrer sur les lignes de démarcation, les destructions ont pris l’apparence d’un tapissage de bombes allant bien au-delà des lignes de fronts.

Expulsions et plans urbains

Ces destructions ont rasé, parfois à l’aide de bulldozers et d’explosifs, des quartiers entiers. Ces zones n’étaient pas seulement tenues par les rebelles mais habitées par des populations péri-urbaines pauvres occupant des terrains à haute valeur immobilière, comme le quartier de Qaboun au nord de Damas. Les destructions d’habitations illégales ou informelles ont été justifiées par le régime comme répondant à des impératifs de planification urbaine ou de projet de redéveloppement. Les fructueux contrats immobiliers ont ensuite été redistribués à des partenaires privés proches du régime.

On peut ajouter à cela les transferts de population inclus dans le plan de « zones de désescalade ». L’objectif de ces zones était de réduire la violence par des accords de cessez-le-feu circonscris à certaines régions. Ce plan a permis de vider les quartiers populaires rebelles. Enfin, une série de législations vient compliquer le retour des déplacés. En 2012, un décret pris par le régime a permis l’éviction de nombreux habitants dans la banlieue de Damas et n’a pas été suivi d’un plan pour les reloger. Une loi promulguée en avril dernier a étendu ce décret au reste du pays, en ne donnant que trente jours aux propriétaires évincés pour prouver un droit de propriété. Mais la majorité des habitants des zones concernées sont en exil ou ont perdu leurs documents pendant la guerre. Ceux qui réclament un droit de propriété doivent être contrôlés par les services de sécurité, disqualifiant d’office les opposants politiques. Ces lois permettent donc au gouvernement de confisquer les droits de propriété, d’attribuer des terrains proches des centres villes à ses supporters et d’assurer l’exil prolongé des réfugiés et déplacés.

Bachar al-Assad ne cache d’ailleurs pas ses intentions. Le retour des Syriens de l’exil ne fait pas partie de son plan de reconstruction. Le 1er novembre 2016, le président syrien observait que « le tissu social de la Syrie est bien mieux aujourd’hui qu’il ne l’était avant la guerre ». Et le 20 août 2017, il se félicitait de cette réorganisation démographique, déclarant qu’il « av[ait] gagné une société plus saine, plus homogène - au sens littéral… Et cette homogénéité est la base de l’unité nationale ». Au sein de cette Syrie unifiée, il est difficile de voir la place qui serait laissée à une opposition incluse dans un processus de transition.

Dans cette course à l’expulsion et à la reconstruction, il est primordial que l’UE n’utilise pas ses fonds pour aider le régime syrien à amorcer un changement démographique en sa faveur. Le risque n’est pas seulement de croire à tort que la Syrie est désormais suffisamment sûre pour que les réfugiés puissent retourner y vivre. C’est aussi le risque de financer la légitimation d’une Syrie rêvée par Bachar al-Assad.

Notes

[1Leïla Vignal, “Destruction-in-Progress : Revolution, Repression and War Planning in Syria (2011 Onwards)”, Built Environment, Vol. 40. No. 3

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.