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Accueil > Société | Par Adélie Chevée | 18 avril 2018

Réfugiés : les Syriens préfèrent Berlin

Il y a dix ans Paris faisait figure de capitale européenne de l’exil intellectuel syrien. Mais c’est de moins en moins le cas, les artistes et universitaires syriens privilégiant maintenant Berlin. Analyse.

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En 2015, en pleine « crise des migrants », Angela Merkel donnait une leçon d’humanité à ses voisins européens en annonçant un plan d’accueil pour 800 000 demandeurs d’asile. Certains observeront que cette décision lui aura coûté cher : une courte réélection et l’entrée d’un parti d’extrême droite au parlement. Pourtant, sous couvert de générosité, la chancelière faisait aussi preuve de pragmatisme. Face à une population vieillissante et à un manque de main-d’œuvre, elle tablait sur une revitalisation de sa population de travailleurs actifs.

Or, qui dit travail dit aussi travail intellectuel. Parmi les réfugiés ayant obtenu l’asile outre-Rhin, on compte de nombreux artistes et activistes politiques. Au point que l’on commence à parler d’un « quota intellectuel », dont une bonne partie des bénéficiaires auraient trouvé refuge dans la capitale allemande. La figure du réfugié, aujourd’hui connotée négativement, pourrait-elle en bénéficier ? Berlin remplace peu à peu Paris comme capitale européenne de l’exil intellectuel syrien.

L’exil parisien

Entre 2011 et 2013, l’élite damascène trouve refuge à Paris. C’est un choix naturel : depuis la période du Mandat (1920-1946), le français est enseigné comme seconde langue en Syrie. Des artistes et cinéastes connus achevèrent leur formation universitaire à Paris. Ainsi le cinéaste Omar Amiralay fut formé au Théâtre de la Ville et le peintre Youssef Abdelke à l’École nationale supérieure des beaux-arts de Paris.

Quand survient la révolution de mars 2011, les syriens installés à Paris créent des réseaux de solidarité. Car les liens professionnels sont aussi des liens d’entraide : académiques et écrivains sont régulièrement invités aux séminaires de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS) qui, comme Sciences Po ou la Sorbonne, facilitent l’insertion d’étudiants réfugiés. En parallèle, l’association Souria Houria anime des évènement culturels pro-opposition. Avec l’intensification de la répression, de nouveaux intellectuels rejoignent Paris. On y retrouvera l’actrice Fadwa Suleiman et l’écrivaine Samar Yazbek.

Ces acteurs relaient la cause syrienne dans les médias occidentaux. La politique du gouvernement Hollande qui soutient les rebelles, favorise Paris comme carrefour incontournable de l’opposition en exil. Ce sera d’ailleurs un professeur franco-syrien de la Sorbonne, Burhan Ghalioun, qui sera le premier président du Conseil National Syrien, l’autorité politique de l’opposition.

Berlin : refugees welcome !

Pendant ce temps, en Syrie, les manifestations pacifiques laissent place à une guerre brutale. L’intervention occidentale prévue en 2013 est avortée. Puis en 2015, alors que l’Europe est incapable d’organiser une réponse commune à l’arrivée continue de migrants, l’Allemagne se singularise et fait un appel d’air vers les réfugiés. De Paris à Berlin, les flux changent de direction.

Les jeunes syriens ayant fait la révolution de 2011 forment une génération différente de leurs aîné-es : plus anglophones que francophones, ils n’ont cependant pas encore eu la possibilité d’étudier en Europe. C’est pourquoi jusqu’en 2015 beaucoup d’entre eux sont restés dans la région, au Liban ou en Turquie. Mais la vie n’y est guère facile, les populations locales parfois hostiles. En 2015, l’Allemagne apparaît donc comme une terre d’opportunités, en particulier la capitale des hipsters.

À Berlin, journalistes et artistes animent des conférences avec des associations politiques comme la Fondation Heinrich Böll et le Friedrich-Ebert Stiftung. Ici aussi, le réseau académique est mobilisé : l’Académie des sciences de Berlin-Brandebourg et le prestigieux Wissenschaftskolleg acceuillent chercheurs et écrivains, favorisant l’activité scientifique. Les artistes se relocalisent à Berlin. On peut écouter l’Orchestre Philharmonique d’Expatriés Syriens à la Philharmonie et du rap syrien dans Kreuzberg, le quartier de la contre-culture berlinoise.

La fuite des cerveaux

Berlin accueillerait-elle mieux les intellectuels syriens ? C’est sans compter la polarisation de la société allemande depuis 2015. Même si l’accueil y est bien mieux organisé qu’en France, les Allemands ne sont plus que 48% (contre 55% en Septembre 2015) à percevoir les migrants comme une opportunité économique.

L’Allemagne n’est pourtant pas la première à tirer parti d’une fuite des cerveaux en temps de guerre. Après 1933, les Etats-Unis avaient facilité l’arrivée de scientifiques et intellectuels juifs allemands, parmi lesquels Albert Einstein et Hannah Arendt. La célèbre philosophe discernait déjà un préjugé qui allait prendre racine : le réfugié est synonyme de faiblesse et d’incapacité, quand un grand nombre d’entre eux se définissent avant tout comme des êtres pensants. Elle note que l’exilé cesse d’être une figure engagée, tel un Victor Hugo à Jersay. Au contraire, il devient l’être apolitique par essence. « Jusqu’à présent le terme de réfugié évoquait l’idée d’un individu qui avait été contraint à chercher refuge en raison d’un acte ou d’une opinion politique […] On appelle de nos jours « réfugiés » ceux qui ont eu le malheur de débarquer dans un nouveau pays complètement démunis » (1).

Dans une Europe épouvantée par l’arrivée de migrants, les intellectuels syriens combattent cette idée reçue. Le philosophe syrien Sadik Jalal al-Azm, décédé en décembre 2016 à Berlin, s’y opposait farouchement. Ce penseur, l’un des plus influents du monde arabe, assurait encore dans une de ses dernières interventions qu’il retournerait en Syrie, « par défi », refusant de devenir un « intellectuel arabe en exil » (2).

Cette cause est aussi celle de Yassin al-Haj Saleh, écrivain et dissident installé à Berlin. Il dénonce le déni de « responsabilité épistémologique » (3) fait aux Syriens. Pour l’ancien prisonnier politique, les médias occidentaux ne demandent aux Syriens pas plus qu’un témoignage de victime qui sonne « authentique », mais rares sont ceux contactés pour leur propre pensée ou analyse. Il serait peut-être temps de prendre en compte leur apport à notre société.

(1) Hannah Arendt, "Nous autres réfugiés", Pouvoirs, n° 144, p. 5-16.
(2) « Les Frères musulmans ne pourront pas dominer le Parlement », Philosophie Magazine, n° 58, Avril 2012, et « I don’t think Syrians feel that they have lost their country permanently », A Syrious Look, n°1, Novembre 2016.
(3) Yassin al-Haj Saleh, « The Syrian Cause and Anti-Imperialism”, Al-Jumhuriya, 27 Février 2017.

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Vos réactions

  • Bonjour
    Si la France avait eut , une autre politique vis avis des pays Arabes, su garder son influence culturelle, faire des choix politiques autres, que de suivre fidèlement la politique US et couvrir le sionisme. alors , nous aurions garder un certains prestige. tout cette héritage nos gouvernants l’ont dilapidé.
    Mêmes vis avis des réfugiés, migrants, nous aurions put , gérer cela plus habilement, plutôt que de faire une politique de gestion au jour le jour , en fonction de l’émotion médiatique du moment.
    Il nous fallait garder des liens très fort avec ces pays Arabes ou notre influence était grande.

    BOB Le 20 avril à 12:26
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  • Gloire à notre camarade Bashar Al Assad, puisse-t-il résister longtemps aux démocrates petits bourgeois, ne pas tomber dans les mêmes écueil que Gorbatchev, et préserver le Socialisme Syrien des attaques des impérialistes occidentaux.

    Les intellectuels petits bourgeois Syriens ne sont pas des théoriciens révolutionnaires, mais des idéologues réactionnaires cachés derrière le masque de l’humanisme et du démocratisme.

    kheymrad Le 20 avril à 13:10
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