Accueil | Par Philippe Marlière | 8 mai 2015

Royaume-Uni : le duopole Tories-Labour contesté, le Labour désavoué

Inattendus et paradoxaux : les résultats des élections législatives britanniques accordent aux conservateurs une victoire qu’ils auront du mal à gérer. Le succès des indépendantistes écossais et la déroute des travaillistes étaient plus prévisibles. Analyse.

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Comme en 1992. Lorsque le résultat du sondage sorti des urnes est apparu sur la BBC hier soir, les commentateurs ont évoqué une autre élection perdue contre toute attente par les travaillistes : celle de 1992. Cette comparaison historique est en fait peu pertinente. La défaite de Neil Kinnock était alors moins cuisante que la débâcle subie par Ed Miliband hier.

Les conservateurs ont certes remporté largement cette élection en déjouant les derniers sondages. Mais il s’agit davantage d’une déroute des travaillistes plutôt qu’un triomphe conservateur. Il n’y aura pas d’adhésion populaire à la politique d’austérité de David Cameron. On peut parler d’un désaveu des travaillistes, de leur stratégie et de leur programme.

Un bipartisme de plus en plus fragilisé

Le pourcentage des voix conservatrices est stable par rapport à 2010 (36,8% contre 36,1%). Avec un tel score, aucun parti n’aurait pu obtenir une majorité des sièges dans le passé. C’est le signe patent d’une fragmentation du vote au niveau national. Le Labour gagne très peu par rapport à 2010 : 30,6% contre 29% en 2010. En augmentant très légèrement son pourcentage de voix le parti travailliste a pourtant perdu une trentaine de sièges. Cela confirme une tendance lourde observée depuis plusieurs élections : le duopole électoral Labour / Tories est plus que jamais menacé.

Des "petits" partis, bien que très minoritaires sur le plan national, continuent de grignoter des voix aux deux "grands" partis. C’est le cas du SNP en Écosse, mais aussi de Plaid Cymru au Pays de Galles ou encore de UKIP et des Verts en Angleterre. Seul le système électoral (scrutin majoritaire à un tour) permet de museler ces petits partis (UKIP a gagné 3,8 millions de voix, mais il n’aura que deux députés ; avec plus d’un million de voix, les Verts n’en n’auront qu’une seule). Les écarts très importants entre le nombre de voix et sa traduction en nombre de sièges suscitent l’insatisfaction croissante de l’électorat, qui estime que cette situation crée un déni de démocratie.

Le taux de participation (66%) a été à peine supérieur à celui de 2010 (65,1%). Deux partis ont bénéficié de la mobilisation de leur électorat : les conservateurs en Angleterre et le SNP en Écosse. Le Labour n’a pas mobilisé davantage son électorat qu’en 2010, l’année de leur plus mauvais résultat depuis 1918. Ceci explique sa déroute en Écosse, mais aussi la perte de sièges au profit des conservateurs en Angleterre.

Cameron en position délicate malgré la victoire

Les libéraux-démocrates, en s’alliant avec les conservateurs au gouvernement après avoir renié nombre de leurs promesses de campagne, ont été logiquement punis par leurs supporteurs plutôt de centre gauche. Ils passent de 23% des voix en 2010 à 8% aujourd’hui. En réalité, les trois principaux partis britanniques s’en sortent mal. C’est évident pour le parti libéral-démocrate et pour le parti travailliste.

En dépit de son succès triomphal, David Cameron se trouve aussi dans une position politique assez précaire : il va devoir organiser un périlleux référendum sur le maintien du Royaume-Uni dans l’Union européenne d’ici 2017 comme il s’y est engagé. L’issue de ce scrutin est aujourd’hui incertaine car il ne dispose que d’une majorité de quelques sièges à la Chambre des communes. Son aile droite, eurosceptique, va lui faire payer très cher son soutien. Souvenons-nous qu’avec une majorité absolue plus importante en 1992, John Major avait perdu pied, peu à peu, à la suite des attaques de cette aile droite sur la question européenne. Les conflits portant sur l’UE l’avaient affaibli, et cela avait facilité la victoire du New Labour en 1997.

Le triomphe du SNP en Écosse pose un défi majeur au à David Cameron et au Labour. Cameron a stigmatisé le "séparatisme" du SNP pendant la campagne et accusé Ed Miliband de projeter une alliance avec les indépendantistes en cas de victoire. Se sentant menacé, Miliband a cru bon de s’engager à ne pas faire d’alliance avec le SNP en cas de victoire. Ce discours a eu un double effet : il a mobilisé l’électorat conservateur en Angleterre et il a suscité un élan patriotique écossais autour du SNP en Écosse ! Si d’aventure le Royaume-Uni décidait de quitter l’UE, le SNP, favorable au maintien dans l’UE, exigerait la tenue d’un nouveau référendum pour l’indépendance qu’il pourrait remporter. On le voit, David Cameron aura une situation très délicate à gérer.

Débâcle absolue des travaillistes

En réalité, ce n’est pas tant une victoire des conservateurs qu’il faut commenter aujourd’hui, qu’une débâcle absolue des travaillistes. Ed Miliband, un social-démocrate bon teint, a été diabolisé pendant cinq années par la presse de droite tabloïde. Ces critiques personnelles ont porté, car Miliband, pas moins charismatique que Cameron et certainement plus brillant sur le plan intellectuel, n’a pas pu se défaire d’une image de "gauche radicale" et de personnage sans carrure politique.

Mais ce sont surtout la stratégie et les orientations politiques du Labour qui ont été sanctionnées par l’électorat. Miliband n’a pas su trancher entre le blairisme et une ligne sociale-démocrate moderne et plus à gauche. Il a tenu aux électeurs un discours souvent critique sur les méfaits du capitalisme financier, a volontiers parlé de justice sociale et d’égalité. Mais, en fin de compte, il n’aura proposé qu’une version soft des politiques d’austérité brutales des conservateurs.

Les électeurs écossais ont, pour cette raison, déserté vers le SNP qui leur promettait des politiques de redistribution et de défense des services publics. En Angleterre, cet électorat s’est, dans une large partie, abstenu, voire a voté UKIP dans certains bastions du nord. Ed Miliband a incarné cette ligne sociale-démocrate velléitaire qui parle de justice sociale, mais met en œuvre des politiques qui lui tournent le dos.

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Vos réactions

  • On ne peut s’empêcher de penser que la défaite de la "gauche" procapitaliste au Royaume-Uni préfigure celle de la France aux prochaines présidentielles. Sur le Royaume-Uni lui même, ici une belle brochette d’articles de fond :http://www.anti-k.org/?s=Royaume-Uni

    Lacques Le 9 mai 2015 à 16:03
  •  
  • une ligne sociale-démocrate moderne et plus à gauche

    ... kékséksa ???

    Dubitatif Le 9 mai 2015 à 18:00
       
    • C’est une orientation qui ambitionnerait de reconstruire une alliance du salariat (classe ouvriere et classe moyenne) sur la base d’une redistribution des richesses largement plus favorable a celui-ci. Cela impliquerait de revenir sur une serie de reformes structurelles neoliberales (privatisations, finance, taxation des richesses). Les "vrais" socialistes/anticapitalistes la trouverait certes insuffisante, mais elle aurait pour merite de ne pas desesperer la classe ouvriere. Au-dela d’une rhetorique davantage "gauche radicale", c’est la politique mise en oeuvre par Syriza en Grece, dans un environnement tres hostile.

      Philipe Marliere Le 9 mai 2015 à 20:01
  •  
  • Bonjour
    Il serait bien d’avoir les résultats par secteur, circonscription, particulièrement ouvrière et populaire, pour voir le taux d’abstention dans ces secteur, entre autre.

    bob Le 12 mai 2015 à 09:59
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