Accueil > Idées | Par Gildas Le Dem | 22 juin 2018

Stanley Cavell ou la beauté de l’expérience américaine

Immense figure de la philosophie américaine s’il en est, Stanley Cavell, connu des uns pour ses livres sur le cinéma et des autres pour ses travaux sur le langage, est mort à l’âge de 91 ans.

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Le philosophe américain Stanley Cavell est mort. Sans doute son nom dira-t-il peu de choses au lecteur français. C’est que le public français et européen, même et surtout le plus cultivé, s’imagine souvent que la culture américaine ne saurait produire de grandes pensées. Et encore moins des pensées contestataires. Il faut dire, aussi, que les États-Unis – et en premier lieu leurs universités – ont souvent tout fait pour étouffer leur propre culture, et d’abord leur culture la plus dissidente ; et que, longtemps, les élites américaines – par snobisme, méconnaissance de leur propre histoire – se sont référées aux canons de la culture et de la pensée européennes.

Né en 1926 dans une famille juive à Atlanta (ville qui sera marquée, s’il en est, par la culture esclavagiste), Stanley Cavell s’engage, adolescent, dans des études musicologiques pour se tourner, jeune adulte, vers la philosophie. Et, au début des années 60, alors que le combat pour les droits civiques bat son plein et que point la lutte contre la guerre du Vietnam, Cavell fait une rencontre décisive en la personne d’un professeur à Harvard, John Langhaw Austin. Ce dernier est aujourd’hui connu pour sa théorie des speech acts, des actes de langage et notamment du performatif (un acte de langage qui, comme la promesse, permet, par la simple énonciation, de faire quelque chose).

Mais ce qui retient alors l’attention du jeune Cavell, c’est ce qu’il appellera très vite le souci du « langage ordinaire » : le fait que les actes de langage soient toujours, en quelque sorte, des événements de parole, c’est-à-dire énoncés dans des situations de langage saturées par un contexte (que celui-ci soit affectif, social ou même politique). Bref, bien que les actes de langage ne décrivent pas quelque chose qui existe hors du langage et avant lui, ils se produisent et opèrent dans des situations qui, s’ils peuvent les transformer, ne sont pas des situations idéales de discours. Aussi Cavell sera-t-il amené, comme Austin avant lui, à soustraire l’analyse du langage ordinaire à l’autorité des valeurs logiques de vérité et de rationalité, pour leur substituer les valeurs de force et d’authenticité.

Le performativité du langage

S’il est vrai que, toujours selon Austin, il faut s’en tenir aux situations d’énonciations parlées, alors la voix, et son ton, deviennent un élément central de l’analyse du langage ordinaire. C’est qu’une voix (claim) est d’abord clameur, réclamation, demande, exigence. Une voix est toujours déclarative : dès que s’élève une voix, s’exprime un droit à parler en son nom propre, à ne s’autoriser que de soi, à s’autoriser d’une forme de confiance en soi et de liberté pour chacun. C’est le modèle américain de la déclaration des droits : la liberté n’existe pas avant d’être déclarée, d’être publique, bien que – par situation – le contexte dans lequel une voix se produit exige encore d’être collectivement transformé.

C’est ici, qu’après Austin, Cavell va convoquer deux figures longtemps effacées, sinon forcloses, de la pensée américaine : Emerson et Thoreau. Immenses prosateurs, artistes d’un langue américaine qui se cherche encore, tous deux s’engageront également avec fermeté dans la lutte contre l’esclavage et pour les droits des Indiens. Et, de fait, jetteront les bases de ce que nous appelons aujourd’hui désobéissance civile. C’est dire si ces premiers "éducateurs" américains furent aussi des dissidents. Mais c’est d’abord qu’Emerson et Thoreau n’ont cessé d’introduire un doute dans le langage, un scepticisme au sujet du langage lui-même. Comme dit quelque part Emerson : il est sans doute vrai de dire que « deux et deux font quatre ». Mais il est des manières de le dire qui nous en feraient douter, et si l’on parle bien encore de « deux » et de « quatre » quand on le dit ainsi. Le rapport entre ce qui est dit et ce qui est n’est pas seulement affaire de logique, de rationalité ; il est aussi affaire d’affect, de confiance et, en définitive, de vie.

Aussi Cavell va-t-il retrouver, après Emerson et Thoreau, la tâche d’une critique de la raison. Mais non plus sur les bases d’une critique de la raison à la manière européenne, à partir d’une interrogation sur les formes logiques et légitimes de la rationalité mais d’une interrogation sur les formes de langage et de vie ordinaires où les formes de langage rationnel, logique, légitime, ont des droits mais des droits limités. C’est en ce sens que, dans les années 80, Cavell s’opposera au très néoconservateur Allan Bloom, lorsque ce dernier déplorera le déclin d’une culture américaine canonique et élitiste, fondée sur les standards, indiscutés et indiscutables, de la grande littérature et de la pensée occidentales. Et qu’il affrontera, également, des penseurs libéraux comme Rawls ou Habermas qui placent au centre de leur analyse de la justice sociale, la nécessité de se situer dans des situations de discours idéalement rationnelles et consensuelles, en excluant les conflits et les affects. Cavell réintroduisait ainsi le dissent, la dissension et le dissentiment, au coeur de la pensée américaine.

Cavell et la comédie hollywoodienne

Mais Cavell n’était pas qu’homme de langage et de politique ; il était aussi, il était peut-être d’abord, homme de coeur et d’art. Il conjuguait tous ces aspects, et assumait d’ailleurs, en ce sens, une forme de "romantisme démocratique". Et, s’il est aujourd’hui partout célébré, c’est sans doute d’abord pour sa pensée du cinéma, un art populaire qu’il a largement contribué à réhabiliter comme une forme d’art à part entière. C’est, en effet, en s’attachant à relire la comédie hollywoodienne du remariage comme une reprise digne d’un conte d’amour de Shakespeare que, suspendant pour un temps l’analyse logique de l’image, se concentrant sur la mise en scène et ce qu’il appelait la « conversation ordinaire du couple démarié », Cavell découvrit dans les grandes comédies romantiques de Capra ou d’Hawks une forme de vie et de langage qui se reconquiert dans la répétition d’une différence. Centrée sur le nouveau statut de la femme et l’égalité des sexes, la comédie du remariage demande en effet que les protagonistes se retrouvent dans une forme d’écart, de dissension à soi-même pour retrouver, dans l’autre, un autre soi-même. Et retrouver foi en soi, en l’autre et dans le monde.

C’est dans cette reprise, ce réinvestissement de ce qui menace toujours de disparaître ou semble perdu – le couple, la confiance, la démocratie, la justice sociale – que Stanley Cavell situait la beauté de l’expérience américaine.

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