Qu’on se le tienne pour dit : le Venezuela construit. Le long des périphériques et des routes, d’immenses affiches le répètent à l’envi : bientôt, comme l’annonce le slogan de la grande « mission logement » lancée en avril, les habitants pourront « Vivir Viviendo » – « Vivre en vivant », un jeu de mot entre « vivant » et « logement » (vivienda en espagnol). Au premier plan des enfants rigolards jouent sur des balançoires, entourés de petits immeubles en briques rouges. Cette ville idéale c’est Ciudad Caribia, la ville « socialiste » selon les propres termes du président Hugo Chavez. Construite de toutes pièces sur les hauteurs des montagnes, coincée entre la capitale et l’aéroport international, cette cité est lourde d’enjeux.
Un déficit de logements
La construction de logements est un des échecs de l’État bolivarien. D’après la Chambre de la construction vénézuélienne, Hugo Chavez a moins construit que ses prédécesseurs. De 1998, date de son accession au pouvoir, à 2008, 544 200 foyers sont sortis de terre, contre 656 000 au cours de la décennie précédente. Pour le directeur de l’École d’architecture de l’université centrale du Venezuela, Gustavo Izaguirre, les gouvernements précédents avaient aussi du retard : « Nous ne construisons pas assez pour faire face à la croissance naturelle du pays. Personne ne s’est donc préoccupé des logements des plus pauvres. » Plus de la moitié de la population vit encore dans les barrios, ces favelas vénézuéliennes, appelés aussi « habitats populaires autoconstruits », souvent bâtis dans des zones à risques (glissements de terrains). En novembre et décembre 2010, 130 000 personnes vivant dans ces barrios se sont retrouvées sans toit après de fortes pluies. Beaucoup d’entre eux vivent toujours dans des camps de réfugiés, sont logés gratuitement dans des hôtels ou encore au palais présidentiel. Presque un an plus tard, il n’est pas rare Hugo Chavez a moins construit que ses prédécesseurs. que ces sinistrés coupent les routes afin d’alerter l’État sur leur situation précaire.
Un projet pharaonique
Pour faire face à l’urgence, la « mission logement » lancée en mai 2011, prévoit de construire 153 000 foyers avant la fin de l’année, et jusqu’à 2 millions en sept ans. Des chiffres qui sonnent comme un slogan de campagne à l’orée des présidentielles prévue en octobre 2012. Une gageure pour certains spécialistes et pour l’opposition, qui dénoncent un objectif impossible à atteindre notamment à cause du manque de matières premières. De son côté, le 27 novembre, le gouvernement a annoncé qu’il venait de délivrer le 100 000 € logement. Fin août, 602 familles, des sinistrés de novembre dernier pour la plupart, ont investi une dizaine de petits immeubles (quatre à cinq étages) dans la ville champignon, Ciudad Caribia. La cité socialiste est à l’image de la mission logement : pharaonique. Selon le cahier des charges, elle devrait accueillir 100 000 habitants d’ici 2 018. Les quelques collines dénudées, les longues et larges pistes serpentant dans la montagne donnent une idée de l’ampleur du projet.
Pour y accéder depuis Caracas, il faut prendre des 4x4 stationnant à trois stations de métro du centre de la capitale. Le trajet coûte 4 bolivars (70 centimes d’euros) et dure environ 20 à 30 minutes, si on a la chance d’éviter les embouteillages. Il n’y a en effet pas encore de bretelle de déviation depuis l’autoroute pour mener à la ville nouvelle et les chauffeurs doivent faire un détour. L’architecte Gustavo Izaguirre est d’ailleurs sceptique sur le lieu choisi qu’il juge trop éloigné des centres d’activité, ce qui pourrait décourager l’installation d’entreprises et transformer la ville « en grande cité dortoir ». « Il aurait fallu une ville plus petite, nécessitant moins d’activité économique, assure-t-il en appelant au développement des villes moyennes. » Le choix du site est aussi critiqué par l’urbaniste César Garmendia, chargé de trouver les lieux adéquats par le gouvernement. « Il ne correspond pas aux endroits que nous avions désignés. Il y a des risques sismiques importants dans cette zone et le peu de résistance géologique peut faire craindre des glissements de terrain. », raconte-t-il.
Une ville tranquille
Néanmoins, quelques petits commerces dépendants du gouvernement y ont déjà ouvert leurs portes. Une boulangerie, un Mercal – ces supérettes aux produits subventionnés et vendus à très bas prix – un salon de coiffure, une quincaillerie, une cafétéria ou encore un magasin Alba, du nom de l’Alliance bolivarienne pour les Amériques, spécialisé dans la vente de vêtements. Les produits viennent des pays membres de cette alliance et bien entendu du Venezuela. Un panneau annonce les prix : un polo ? « Prix Juste : 70 bolivars (12 euros), Prix capitaliste : 300 (52 euros). »
Plus loin, derrière une vitre fumée, une dizaine de machines à coudre attendent d’être utilisées. Les moyens de production de cette entreprise de textile appartiennent à la communauté. Les habitants disent attendre la venue prochaine d’une menuiserie, d’une entreprise de confection de plastique et une autre de citernes d’eau.
Le calme tranche avec la bruyante Caracas. Le long des allées piétonnes de la petite ville, le visiteur croise des parcs de jeux pour enfants, certains habitants des rez-de-chaussée ont aménagé des petits commerces et vendent des hot-dogs et des glaces. Greily Arana, célibataire de 29 ans et mère de deux filles de 15 et 12 ans, ouvre les portes de son appartement. Modestement meublé d’un canapé, d’une table où trône une télévision continuellement allumée et de quelques chaises, la jeune secrétaire insiste sur l’espace dont elle dispose. Les appartements de ces immeubles conçus par des ingénieurs vénézuéliens, cubains ou iraniens, sont tous réalisés sur le même modèle : 72 m2, trois chambres, une petite cuisine avec bar américain donnant sur la salle à manger, deux salles de bain.
« Ici, nous avons tout ce qu’il nous faut. Mes filles ont même une chambre chacune. », raconte- t-elle, en nous montrant le frigidaire et le four fournis par l’État. En tant que sinistrée, elle ne devrait pas payer ce logement « mais peut-être devrons-nous donner une petite contribution », nous a-telle dit lors de notre première rencontre, il y a trois mois. À ce jour, elle n’a toujours rien payé. Les autres bénéficiaires, issus des barrios pour la plupart, bénéficient de logement à moitié prix. Ils rembourseront 290 000 bolivars (environ 49 000 euros) sur les 570 000 (environ 97 000 euros) que valent les appartements (montant estimé par « la mission logement »).
Ciudad Caribia est érigée en ville modèle du socialisme vénézuélien. La « mission Robinson », un programme de lutte contre l’analphabétisme, la « mission Ribas », une formation pour décrocher le bac ou encore la « mission Barrio Adentro », qui offre des soins élémentaires prodigués par des médecins cubains, y ont ouvert leurs portes.
Le souci du détail
Dans cette ville où la police circule à moto, les habitants apprécient la sécurité qui y règne. C’est la préoccupation majeure au Venezuela, où 14 000 homicides ont été comptabilisés par le gouvernement (17 000 selon des ONG) pour l’année 2010. La directrice d’une école, qui souhaite demeurer anonyme, raconte : « Dans le barrio où je vivais, nous ne pouvions plus sortir après 21 heures. Ici, les enfants peuvent jouer dehors. » Lors de notre seconde venue dans la ville socialiste, les habitants sont plus craintifs. Un ancien sinistré, Luis Alberto, explique : « Certains habitants n’ont pas encore reçu leur titre de propriété. Ils ont peur de ne pas l’obtenir si apparaissent des critiques dans la presse. » Vigile à l’école maternelle, il n’a pas reçu de salaire : « C’est ma participation à la communauté », dit-il. Une voisine déplore, quant à elle, l’attente « d’au moins une heure » à la station de 4x4 de Ciudad Caribia… Mais au final, tous se reprennent vite : « Ce sont des détails. »
Ces hommes et femmes comparent sans cesse leur vie d’aujourd’hui à celle d’hier, dans les refuges pour sinistrés – qui comptent parfois jusqu’à des milliers de personnes. « Nous n’avions pas de vie privée. Des familles qui ne se connaissaient pas, venant de quartiers différents, parfois rivaux, vivaient côte à côte. », détaille Vandmy Miranda. En comparaison, leur vie d’aujourd’hui leur paraît presque luxueuse. Ils attendent simplement que les « détails » se règlent et assurent avoir confiance en Hugo Chavez.



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