La nuit est tombée sur Kafr Hamid. Dans la maison de l’omda (le chef du village), les hommes arrivent en petits groupes. Ce soir, ce village pauvre des environs du Caire accueille Bouthaïna Kamel, première femme à briguer la présidence égyptienne. Assise au milieu de l’assemblée, la candidate de 49 ans écoute les hommes qui s’adressent à elle en égale : « Nos salaires sont trop bas pour nourrir nos familles. Depuis la Révolution, il y a de l’insécurité dans le village et aucun policier n’est là pour nous protéger. » L’ex-star de télévision note les doléances dans un carnet.
Devenue populaire en animant des émissions où les Égyptiens parlaient librement de sexualité ou de pots de vin, elle fait à présent passer ses idées sur Twitter et sur la place Tahrir : « La Révolution m’a décidée à être candidate. C’est le meilleur moment : les femmes ont participé à égalité avec les hommes, certaines ont même donné leur vie. »
Activiste de longue date, elle participait en 2005 à la surveillance des élections, la candidate veut lutter contre la corruption et la pauvreté. Proche des jeunes révolutionnaires, elle réclame une économie mixte, la gratuité de l’éducation et du système de santé pour les plus pauvres. Tout en rejetant l’étiquette « féministe », elle précise : « Je ne veux pas que l’on vote pour moi parce que je suis une femme, mais parce que mes idées sont bonnes et que je suis capable. » À Kafr Hamid, l’objectif semble atteint. À la fin de la rencontre et avant de se lancer dans une visite du village, les hommes prêtent serment de la soutenir. Ibrahim, le frère de l’omda, ajoute : « Le fait qu’une femme puisse devenir présidente prouve que l’Égypte peut être un pays moderne. » Bouthaïna Kamel jubile, même si elle sait que ses chances de remporter l’élection sont dérisoires. Pour elle, l’obstacle majeur n’est pas le parti islamiste mais l’attitude de l’armée et des politiciens : « Les militaires sont opposés aux femmes. Je suis sûre qu’ils ne souhaitent pas céder le pouvoir aux civils. Quant aux réunions organisées pour les candidats à la présidentielle, je n’ai pas eu le droit d’y assister. »
Son franc-parler lui a valu deux inculpations au tribunal militaire et d’être licenciée. Mais elle refuse de se laisser intimider : « Quand le 28 janvier dernier je suis descendue manifester, je savais que désormais c’était la victoire ou la mort. »



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