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Accueil | Par Mathieu Dejean | 17 avril 2014

L’incendie de Valparaiso révèle les failles du modèle néolibéral chilien

L’incendie qui a ravagé la cité touristique chilienne a fait quinze morts. 12.500 habitants ont dû être évacués, et plus de 2.900 maisons ont brûlé. Les quartiers déshérités de la ville ont fait les frais d’une politique qui les a abandonnés à leur sort, et à leur solidarité.

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Le port de Valparaiso, à 130 kilomètres au nord-ouest de Santiago, a traversé « le pire incendie de [son] histoire », selon les termes de la présidente chilienne Michelle Bachelet. Du 12 au 15 avril, plusieurs de ses quartiers périphériques, situés sur les hauteurs de ses collines, ont été réduits en cendres.

« Commencer à reconstruire »

Le feu avait commencé samedi dans une forêt proche, puis s’est étendu sous l’effet du vent et de la sécheresse à la ville. Mardi, l’incendie était maîtrisé, mais la ville restait en convalescence. Contactée par mail, Ximena Muñoz Canobra, qui travaille à l’Université populaire de Valparaiso, nous décrit la situation : « Des milliers de Porteños [les habitants de Valparaiso, ndlr] sont répartis dans de multiples espaces habilités, comme des auberges, tandis que des centaines d’autres sont retournés là où se trouvaient leurs maisons, pour commencer à les reconstruire. Là-bas ils doivent endurer les nuits de plus en plus fraîches de l’hiver qui approche ».

Un réseau d’entraide au niveau national permet l’arrivée sur place de vêtements et de produits de première nécessité. Des volontaires viennent de tout le pays pour prêter main forte, fouiller les décombres et aider les familles auxquelles il ne reste rien à recoller les morceaux. La population pallie ainsi les carences de l’État minimal chilien : elle en a l’habitude. Ce sont pourtant ces carences qui ont renforcé le caractère meurtrier de l’incendie, autant que le vent et la sécheresse.

« L’un des visages du néolibéralisme chilien »

Selon plusieurs observateurs, il y a en effet des responsabilités politiques à cet incendie. En 2008 et en 2013, la ville portuaire avait déjà été victime de drames similaires, en plus du séisme de 2010. L’année passée, des experts avaient remis aux autorités un rapport désignant onze foyers à hauts risques. « Les autorités savaient que les collines les plus pauvres, qui connaissent un problème de gestion des déchets, et qui sont couvertes de maisons autoconstruites, étaient vulnérables aux incendies, explique Franck Gaudichaud, chercheur spécialiste du Chili, mais elles n’ont pas cherché des solutions de relogement. Ces poches de pauvreté n’ont pas été affrontées par les autorités locales ni nationales. C’est l’un des visages du néolibéralisme chilien, dans une ville pauvre, où il y a beaucoup de chômage ». L’image d’un Valparaiso paradis touristique où il fait bon vivre ne coïncide pas avec la réalité.

Ximena Muñoz Canobra ne voit pas les choses autrement : « La principale responsabilité politique revient à l’État et à ses agents, du fait de l’état d’abandon dans lequel se trouve l’immense majorité de la population. À chaque fois qu’une catastrophe naturelle s’est produite, nous avons fait le même constat. » Selon elle, ces catastrophes révèlent « les multitudes d’histoires de survie quotidienne dont notre peuple est le protagoniste, dans des endroits où l’État n’existe simplement pas, et où les problèmes de logement que rencontrent les familles chiliennes doivent être résolus de manière individuelle, et dans les pires conditions ».

« À quoi nous sert le patrimoine, s’il n’y a pas d’humanité ? »

Au rang des responsables, la municipalité n’est pas en reste. La lenteur de l’intervention des pompiers s’explique par leur manque de moyens « dans cette ville qui est en faillite depuis plus d’une décennie », estime Ximena Muñoz Canobra. Contacté par mail, l’historien chilien Sergio Grez confirme : « La mairie a aussi sa part de responsabilité pour n’avoir pas administré de manière efficace et intègre les ressources disponibles, et pour ne pas avoir mis en place de programme destiné à prendre les maux de la ville à la racine ».

Le port ayant été classé patrimoine mondial de l’humanité par l’Unesco en 2003, on pourrait pourtant s’attendre à ce qu’une embellie économique ait succédé à ce classement. Que nenni : « Cela a été à la fois une blague et une gifle pour l’immense majorité des Porteños et des Porteñas, s’indigne Ximena Muñoz. Cette classification internationale n’a eu d’impact que sur les espaces et dans les domaines liés exclusivement au tourisme de masse ».

Dans une lettre ouverte qui a largement circulé sur les réseaux sociaux, María José Blanco Contreras, habitante de Valparaiso, met le doigt où ça fait mal : « À quoi nous sert le patrimoine, s’il n’y a pas d’humanité ? ». Pour Ximena Muñoz, il reste à compter, une fois encore, sur « l’esprit de fraternité et de travail qui anime chacun des milliers de volontaires ». Sous les yeux d’un État démissionnaire.

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